Duras et l'homosexualité, moins sulfureuse qu'Aragon

Antoine Oury - 11.01.2013

Edition - Les maisons - Marguerite Duras - homo-sceptique - Louis Aragon


La parution de La passion suspendue, recueil d'entretiens avec Marguerite Duras resté inédit en France, a été saluée hier par un article du Canard Enchaîné, « Duras des pâquerettes », citant et moquant gentiment les propos de l'auteure sur l'homosexualité. Il n'empêche : les opinions bien connues de Duras sur les relations entre personnes de même sexe ont fait plus de bruit que la censure de l'homosexualité d'Aragon par Gallimard.

 

 

Gay Friendly

kk+, CC BY-SA 2.0

 

 

Même si Bernard Alazet, Maître de conférences en littérature française XXe siècle à l'Université Paris III- Sorbonne Nouvelle, et grand connaisseur de Marguerite n'a pas pu lire La passion suspendue avant qu'il ne soit traduit de l'italien par René de Ceccatty, autre spécialiste de Marguerite Duras, enseignant-chercheur à l'université Sorbonne Paris 3.

 

Il n'est toutefois pas étonné des propos qu'on y retrouve. « En fait, il y a des déclarations semblables un peu partout dans l'oeuvre de Duras, dans La Maladie de la mort (1982) ou Les Yeux bleus, cheveux noirs (1986) », explique-t-il. Dans ces deux textes, la romancière aborde l'homosexualité comme une condition rendant impossible l'amour entre un homme et une femme, motivation d'un grand nombre de ses ouvrages.

 

« Pour autant, les textes sont loin d'être homophobes : dans Les Yeux bleus, cheveux noirs, on dépasse le stade de l'anecdote pour développer une réflexion sur la différence sexuelle et la façon dont masculin et féminin vivent différemment le désir. L'impossibilité se résout finalement par la rencontre dans Les Yeux bleus, cheveux noirs. L'homosexualité conduit à l'impossibilité radicale uniquement dans La Maladie de la mort », analyse encore Bernard Alazet.

 

Ô passion, suspends ton vol

 

Et force est de constater qu'une certaine cohérence s'établit entre les propos rapportés dans La passion suspendue et l'oeuvre de l'auteure :

Il manque à l'amour entre semblables cette dimension mythique et universelle qui n'appartient qu'aux sexes opposés. [...] Je l'ai déjà dit, c'est la raison pour laquelle je ne peux considérer Roland Barthes comme un grand écrivain : quelque chose l'a toujours limité, comme s'il lui avait manqué l'expérience la plus antique de la vie, la connaissance sexuelle d'une femme. 

Si elles ne l'ont vraisemblablement pas comblée, les relations saphiques ont été expérimentées par Marguerite Duras, tandis qu'avec Yann Andréa, son dernier amant et exécuteur littéraire, l'auteure a entretenu pendant plusieurs années une relation essentiellement intellectuelle.

 

Le traducteur René de Ceccatty nous explique avoir connu le livre de Leopoldina Pallotta della Torre via une note d'un autre livre sur Marguerite Duras, avant de converser longuement avec la journaliste par téléphone. L'ayant-droit de Marguerite Duras, son fils Jean Mascolo, a « bien entendu été contacté » en amont du projet de traduction, nous explique de Ceccatty.

 

Faits et gestes

 

C'est que les révélations autour de la sexualité des grandes figures de la littérature française ne sont pas toujours aussi bien accueillies par les exécuteurs testamentaires : en octobre dernier, Jean Ristat, celui de Louis Aragon, réussit à faire interdire un chapitre dans lequel l'écrivain Daniel Bougnoux raconte la drague ouverte du poète à son égard.

 

L'exécuteur littéraire de Marguerite Duras, Yann Andréa « n'a pas donné de signe de vie » nous confirme un proche collaborateur de Jean Mascolo, du moins depuis La Cuisine de Marguerite, un ouvrage publié en 1999 par les éditions Benoît Jacob, et interdit dans la foulée par Andréa, qui juge le mélange des textes de Duras, d'entretiens, et l'ajout de photographies comme une oeuvre « contrefaisante ».

 

Quant aux propos de Duras, « ils ont déjà été dits dans La vie matérielle, et ce n'est ni à son fils ni à son exécuteur littéraire d'intervenir, là-dessus » insiste le même interlocuteur. Effectivement, ils appartiennent au personnage : « Jérôme Beaujour, pour La vie matérielle, a bien eu cette réaction de recul face aux propos radicaux de Duras. C'était sa façon à elle d'obliger à penser » souligne Bernard Alazet.

 

Michel Field est lui aussi passé par là...