Rentrée littéraire : La fashion week des libraires

E-commerce : paradoxe du livre d'occasion neuf, ou tout comme

Clément Solym - 26.09.2012

Edition - Economie - e-commerce - livres neufs - livres d'occasion


La sénatrice et présidente de la Commission culture du Sénat, Marie-Christine Blandin a interpellé le gouvernement sur les appellations « livre neuf », « comme neuf » et « occasion », utilisées sur les sites de e-commerce. D'après elle, les utilisations détournées des mentions pourraient constituer un moyen de contourner la loi sur le prix unique du livre.

 

 

Second Hand Books

 Second Hand Books, Simon Collison, CC BY-NC-ND 2.0

 

 

 Bien qu'ils soient largement intégrés aux pratiques culturelles des Français, les sites de e-commerce n'ont toujours pas fini de donner du fil à retordre au gouvernement : la sénatrice du Nord Marie-Christine Blandin, membre d'EELV, « attire l'attention de Mme la ministre déléguée auprès du ministre du redressement productif, chargée des petites et moyennes entreprises, de l'innovation et de l'économie numérique, sur les pratiques commerciales de certains grands sites de vente de livres en ligne ».

 

La question posée à Fleur Pellerin concerne l'utilisation du terme « livre neuf », utilisé d'après la sénatrice pour des livres « jamais mis en circulation », mais aussi pour des « livres d'occasion en excellent état ». Et une possible distorsion de la concurrence, en proposant des livres soi-disant neufs pour un prix moindre qu'en librairie. Contactée par ActuaLitté, la sénatrice nous confesse avoir besoin de « revoir le dossier », tant ses ramifications sont complexes...

 

Au sein du Syndicat de la Librairie Française, « le sujet n'est pas de contrôler ou d'affaiblir le droit du consommateur » explique Guillaume Husson, mais surtout de « clarifier la présentation des livres proposés sur Internet en distinguant simplement les livres neufs (correspondant à une première vente) des livres d'occasion » précise le délégué général du Syndicat, qui partage les interrogations de Marie-Christine Blandin.

 

Un problème d'appellation...

 

Dans les faits, les articles « D'occasion - Comme neuf » sur Amazon laissent effectivement planer le doute : « ETAT NEUF CAR JAMAIS LU... », « VENDEUR PRO : LIVRE JAMAIS OUVERT, SOUS CELLO, DISPONIBLE SUR STOCK » font partie des descriptions que l'on croise le plus souvent. « Le livre d'occasion appartient à la catégorie des biens d'occasion qui sont définis légalement comme ceux qui ont déjà fait l'objet d'une utilisation, d'une vente » nous rappelle Husson : mais bien qu'ils soient présentés comme « d'occasion », les prix des ouvrages sont rarement avantageux par rapport à du neuf, du moins pour un livre récent.

 

À l'inverse, un petit détour par la catégorie « Neuf » s'avérera beaucoup plus fructueux pour le chercheur de bonnes affaires : pour Les lisières, d'Olivier Adam, une annonce propose un prix largement inférieur (2 € de moins) par rapport au prix unique, frais de port inclus... Un simple problème de présentation ? Celle du prix libraires et du prix Kindle, placés l'un à côté de l'autre par Amazon, avait déjà fait jazzer du côté du SLF et du SNE. (voir notre actualitté)

 

Mais le problème s'étend sur tous les sites de e-commerce, dans des proportions plus ou moins importantes : un vendeur propose ainsi Les lisières en « Comme neuf » pour 13,99 €... auxquels s'ajoutent 4,40 € de frais de port. Le total est néanmoins inférieur au prix public, remise déduite (19,95 €). Sur eBay, une enchère « LIVRE : ( Nouveauté ) " Les lisières "- Olivier Adam - rentrée littéraire - NEUF » est arrêtée à 6,01 € pour l'instant, avec 4,35 € de frais de port en sus...

 

... Ou de communication

 

Renaud Vaillant, libraire chez Gibert Joseph, un acteur majeur de l'occasion, souligne que l'enseigne ne fait pas de différence de prix « selon l'état du livre acheté ». Le tarif est alors fixé « d'après l'offre et la demande, et par l'expertise de nos libraires ». Présente dans un comparateur de prix uniquement dédié aux livres, l'enseigne, aussi grande soit-elle, remarque elle aussi des différences notables dans les prix... et surtout la présentation.

 

« Nous avons tous des prix intéressants, mais l'ouvrage est qualifié de « neuf » par Amazon, ce qui le favorise aux yeux du client, et nous fait perdre une vente potentielle » explique Vaillant. L'usage des comparateurs reste toutefois limité aux clients prospecteurs sur le Web, qui ont déjà en tête le titre à acheter, ce que confirme le libraire. La distorsion de concurrence impacterait alors plus sur les différents acteurs du e-commerce.

 

Et, si le prix unique est menacé, ce n'est peut-être qu'une question de com' : Renaud Vaillant se souvient ainsi d'une étude vieille de quelques années, destinée à connaître l'avis du public sur le prix des livres neufs. Une très large majorité avait alors répondu que les tarifs étaient moindres sur le Web, nonobstant la loi de 81...

 

Même dans le cas d'une réelle distorsion de concurrence, difficile de légiférer sans toucher à la vie privée : interdire l'appellation « Comme neuf » aux vendeurs non-professionnels, une discrimination indispensable ?