Ebook : illimitée ou non, l'offre d'abonnement souffre d'un manque cruel

Nicolas Gary - 05.04.2016

Edition - Economie - abonnement illimité - conseils prescription - lecture accessibilité


Le secteur de l’abonnement illimité est en crise : propulsé outre-Atlantique par différents acteurs, on a assisté à une petite hécatombe – une hécatombinette ? – ces derniers mois. Désormais, seuls Scribd et Kindle Unlimited semblent en lice. Le premier reste largement accessible, le second conserve un écosystème propriétaire. Mais est-ce la fin programmée qui se dessine ?

 

Unlimited

Mike Knell, CC BY SA 2.0

 

 

Avec des tarifs de 10 $ mensuels environ, les services d’abonnement de lecture illimitée vivent une mauvaise passe. À l’exception de Kindle Unlimited, pour lequel Amazon continue d’abonder largement, tous ont subi le contrecoup d’un modèle économique douloureux. Le meilleur exemple reste celui de Scribd qui a mis un terme son service illimité. Remplacé par des crédits de lecture, l’outil a perdu de sa superbe – et probablement de son attractivité.

 

Pas besoin de crouler sous l'offre, juste d'avoir le nécessaire

 

L’analyste Joe Wikert, spécialiste des questions numériques dans l’édition, pointe également d’autres problèmes. « Vous trouverez rarement les best-sellers dans les services de lecture illimitée, par exemple. Parce que le catalogue dispose de centaines de milliers de titres, cela ne signifie pas que vous êtes susceptible d’y trouver votre prochaine grande lecture. »

 

Illimité, voilà tout l’enjeu : Scribd, pour expliquer son revirement, présentait quelques chiffres. L’offre serait désormais de 8,99 $ mensuels pour trois ebooks et un audiobook. Or, seuls 3 % de ses actuels clients seraient impactés par les changements que l’offre occasionnerait. Autrement dit, 97 % des lecteurs avaient une consommation égale ou inférieure à 3 ebooks et 1 audiobook chaque mois.

 

Wikert remarque d’ailleurs que le principe de l’abonnement ne tient pas vraiment à la quantité, mais plutôt à la qualité de l’offre. En plein débat français autour de la légalité de l’offre illimitée, la ministre de la Culture, Fleur Pellerin, expliquait que l'illimité « n’est pas la condition du développement du livre numérique ». À raison. 

 

Le fondateur de Youscribe, plateforme proche de Scribd, mais française, avait cette analyse : sa société a, depuis longtemps, a choisi de se positionner sur un modèle qui serait proche de celui de la bibliothèque. Défendant à l’époque la solution illimitée, il plaidait alors pour un modèle qui soit en mesure de faire diminuer le piratage de livres numériques. Une position que tient également Youboox.

 

Recommandation, le maître-mot, preuve en chiffres

 

La qualité de l’offre découle en partie des capacités de recommandations. Pour Joe Wikert, cela signifie que les plateformes illimitées – il prend principalement l’exemple de la presse – devraient introduire des solutions de signalement spécifique. Sur le modèle d’un flux RSS, ou des alertes Google actualités largement utilisées, l’utilisateur profiterait au mieux des articles qui l’intéressent et serait informé au mieux. 

 

Pour le coup, le principe d’abonnement pour les ebooks est plus complexe. On lit moins vite un livre, même un chapitre, qu’un article de presse. Pourtant, il s’agit là d’un moteur de recommandation évident. « Je ne suis pas à la recherche d’un million de livres ni de centaines de magazines : je veux ce qui est en relation avec mes centres d’intérêt et je voudrais que les services d’abonnement comprennent cela. N’attirez pas mon attention juste pour que j’ouvre votre application », se plaint Wikert. (voir ici)

 

Si l’abonnement illimité a quelque chose de commun avec la bibliothèque, même dans une version édulcorée sous la forme de crédits, les besoins ne varient pas. À la différence près que les bibliothèques disposent de bibliothécaires, là où les applications n’ont que des algorithmes. 

 

Ces formules mathématiques peuvent être essentielles, rudimentaires, voire basiques, mais elles permettent de travailler à une prescription minimale. 

 

#356/366

Dark Vador, je suis ton prescripteur

Robert McGoldrick, CC BY ND 2.0

 

 

L'incidence du prescripteur contre l'algorithme

 

Une récente étude indiquait combien les personnels de bibliothèques pouvaient influencer l’emprunt de livres. Dans les usages, on constate aussi une corrélation entre prêt et achat.

 

Au vu de ces résultats, les recommandations issues des bibliothécaires semblent avoir un impact plus important sur le nombre de fois où un titre va être emprunté, que les recommandations issues des experts. En comparant les coefficients, on observe qu’un titre sélectionné et mis en avant sur un présentoir dédié par les bibliothécaires (respectivement signalé par un étiquetage favorable) sera emprunté 17 fois plus qu’un titre ne bénéficiant pas d’une telle visibilité, contre 11 fois plus pour un titre ayant été récompensé par des experts. (voir Bibliobsession)

 

 

En France, le modèle de l’abonnement a été totalement refondu pour répondre aux critères de la loi sur le prix unique du livre numérique. Et le système de crédit a rapidement été considéré comme l’alternative la moins mauvaise pour arriver à une conciliation. Les lecteurs déduisent de leur forfait mensuel chaque page lue – laquelle est tarifée en fonction d’un prix établi par l’éditeur. 

 

Si, comme pour le livre numérique et le livre imprimé vendus à l’unité, la tarification est identique partout, comment se démarquer ? Outre-Atlantique, faute de législation fixant un prix unique, la question ne se pose pas. Et la recommandation chez Amazon ne s’embarrassera pas de questions trop pénibles ou métaphysiques : l’algorithme fait le job, soutenu par les bases de données du réseau social de lecteurs Goodreads. 

 

La recommandation, c’est de la littérature, comme dirait l’autre.

 

Reste cette question, qui obsède les libraires depuis plusieurs années : comment attirer les lecteurs, comment recommander au mieux, comment capter l’attention... 

 

Et bien avant tout cela, il restera encore à définir comment ce modèle peut arriver à rémunérer honnêtement les créateurs. Nous en sommes encore loin.