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Ebook : l'imposible lecture pour un jeune sans carte bleue

- 09.06.2011

Edition - Société - enfant - lecture - numérique


« Frères humains qui après nous vivez… » N'est-il pas magnifique ce vers de l'infâme bandit poète Villon ? Si fait ! Et pourtant, dans son invite à ne pas le juger, se pourrait-il qu'il y ait de sa part comme une clémence insoupçonnée, le poète ne jugeant lui-même pas ses prochains ? Tout cela est vertigineux…

Mais en quoi Villon nous interpellerait-il encore, depuis ces lointains siècles qui furent les siens ? Parce qu'il faudra peut-être qu'en ces temps numériques, nous implorions nous aussi la clémence de nos descendants, pour la révolution que nous allons leur apporter. Explications : vivre la passion numérique n'est pas sans risques. Il ne suffisait pas que Richard Stallman détaille les dangers du livre numérique pour notre liberté, il fallait aussi ouvrir les yeux sur les dommages que l'ebook occasionnera sur nos enfants.


Attention, ne me faites pas dire ce que je ne pense pas : le livre numérique est un bienfait, en ce qu'il apporte créativité et développement de projets intéressants et innovateurs - quand on accepte de sortir de l'homothétique et de ses pures questions de commercialisation. En fait, le livre numérique, quand l'EPUB 3 sera définitivement maîtrisé, aura les charmes d'un territoire créatif à explorer. Encore faudra-t-il alors que les auteurs répondent présents. C'est un autre maillon de la grande chaîne…

C'est que justement, sur nos enfants, reposera le poids de la commercialisation et de l'accessibilité des produits, par le biais numérique.

Market, Store et autres cybercommerces

Soyons clairs : aujourd'hui, les librairies qui proposent de la vente d'ebooks ne comptent sur les doigts de deux, si ce n'est une seule main - et peut-être même, celle de Django Reinhardt. Qui vendent des ebooks, directement depuis une boutique physique, comprenons-nous. Et même si elles étaient 100, 1000, 100.000, il n'en reste pas moins que l'on ne peut pas acheter de livres numériques, sans carte bleue. Suivez mon regard : sans la petite carte à puce magique, pas d'ebook, même en magasin. Et inutile de parler des Market Android ou de l'App Store : toutes ces boutiques sont reliées viscéralement, pour l'acte d'achat, au numéro de carte bleue de laquelle sera prélevée la somme dite.

Effectivement, un enfant peut disposer de sa propre carte bleue dès l'âge de 13 ans, mais il ne lui est pas nécessairement possible d'avoir une carte de paiement. Et dans ce cas, seul le retrait de liquide est envisageable. Mais comment paye-t-on la moindre application avec du liquide ? C'est que les nouvelles technologies et l'élément liquide ne font pas bon ménage…

Encarté bleu

Je ne dois pas être seul dans ce cas, et il me semble que d'autres ont sûrement vécu la situation, mais dans mon jeune temps, et voilà, je viens officiellement d'accéder au statut de vieux con, je me suis rendu une fois ou deux dans des librairies. Et - horribile auditu - j'y ai acheté des livres sans mes parents. Probablement pas des choses bien vilaines, mais c'étaient mes achats. Avec mon argent de poche. Et mes livres.


C'est qu'à ce moment, je ne les ai pas achetés depuis une carte bleue empruntée à mes parents, pas plus que ce n'était sur l'iPad familial que je me les suis procurés. Si je devais avoir 20 ans de moins aujourd'hui et que les choses évoluent comme elles le doivent, soit il me sera donné de disposer de ma propre tablette, et du compte bancaire lié autorisant les achats, soit les découvertes numériques me passeront sous le nez. Et surtout l'autonomie d'achat que me procurait mon libraire.

Mon livre, mon ivresse

J'y ai, je crois bien, acheté mon premier roman de Sade - ô insupportable philosophie et même L'Orange mécanique, dont mes parents tenait l'exemplaire de la maison à l'écart. Comment se procurer ses oeuvres, le jour où elles seront commercialisées numériquement, et que l'on a 13 ans, et pas de carte bleue ? Impossible, sans passer par les fourches caudines et parentales.

« Papa, tu peux m'acheter Histoire d'Ô ? »

Regard prévisiblement médusé du père, mais surtout, voilà bien une question qu'aucun enfant ne poserait. Se sachant à quelques pas de l'interdit, de la littérature adulte, à laquelle il n'est pas normal qu'il accède, comment justifier cette envie ?

« Mais bien sûr, fiston. »

Que cette réponse serait parfaite !

Et venue d'un monde assez idéal…

Nous en sommes encore loin, et, quand bien même, devoir demander, c'est ne plus braver d'interdit, ne plus avancer seul, avec un livre à soi, acheté dans des conditions qui comptent autant - plus ? - que ce que la lecture nous apportera.

Un siècle de carte bleue, seul accès aux oeuvres futures… voilà qui en ferait presque douter de l'évolution numérique...