Ebook : les bibliothèques du Canada sacrifiées sur l'autel du taux de change

Cécile Mazin - 26.05.2016

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Les bibliothèques publiques canadiennes reviennent à la charge sur le prêt de livres numériques. Une coalition de 29 établissements tente de faire pression sur les grandes maisons et les conditions commerciales qu’elles proposent. Les licences délivrées pour l’achat d’ebooks posent un problème financier sérieux, notamment parce qu’elles sont vendues en dollars américains.

 

Toronto Reference Library

domaine public

 

 

Les établissements de prêt au Canada se sentent mal : dans une tribune que publie The Star, le collectif affirme être pris à la gorge par les conditions contractuelles. Le sujet n’est pas nouveau, mais l’agacement grandit. Les établissements de Toronto, Ottawa, Halifax ou encore Vancouver apprécieraient des éditeurs américains une révision de leur politique marchande. Sans quoi l’achat de livres numériques, destinés au prêt, ne sera plus possible. 

 

Kate Edwards, directrice de l’Association of Canadian Publishers, prend la parole pour tous. Non seulement les bibliothèques payent jusqu’à cinq fois plus cher que le prix public l’achat d’un titre, mais, surtout, la vente s’opère en dollars américains. Et là, le taux de change joue clairement en défaveur des établissements canadiens. 

 

À ce jour, la baisse du dollar canadien provoque des frais supplémentaires, et les maisons n’ont pas ajusté leurs facturations en conséquence, déplorent les établissements. En outre, ils souhaiteraient que les offres soient révisées : les actuels modèles standardisés ne conviennent pas du tout. Les bibliothécaires ont besoin de formules qui répondent plus à leurs besoins.

 

Les offres « ne sont pas du tout adaptées au marché canadien », indique Kate Edwards. Or, depuis bientôt deux ans, les bibliothèques s’étranglent lorsque leur parvient la douloureuse. Entre 2009 et aujourd’hui, la demande en livres numériques, de la part des usagers, a augmenté de 1.200 %. Impossible de faire face, quand les coûts d’achat sont si importants. 

 

Et, manifestement, la lettre ouverte de février dernier, envoyée aux grands éditeurs, n’a pas eu l’effet escompté. Seul Penguin Random House – le leader mondial en littérature – a accepté de formuler des propositions plus favorables. 

 

En effet, fin décembre 2015, l’éditeur décidait de mettre un terme à l’obsolescence programmée de ses licences. Le plafonnement jusqu’à présent imposé chez Penguin d’une année de prêt avant de devoir racheter l’ouvrage sera arrêté. Désormais, Random House a choisi une offre sans limite, mais avec des tarifs très élevés. Et dans le même temps, les prix de vente sont également revisités : on passera à des tarifications comprises entre moins de 20 $ et un maximum de 65 $. De quoi apporter un véritable souffle d’oxygène aux bibliothèques de prêt, qui payent actuellement respectivement 85 $ US et 95 $ CA, selon les territoires. 

 

L'anxiogène et asphyxiant modèle économique

 

Dans le cas très concret de James Patterson, un lecteur achète le titre 14,99 $, alors que les bibliothèques versent 121 $ par exemplaire – disponible toutefois pour plusieurs lecteurs. Mais au terme d’une année, la licence de l’ouvrage doit être rachetée. « Mon idée est que les éditeurs redoutent le fait qu’emprunter un livre numérique soit bien plus facile », estime Vickery Bowles, de la Toronto Public Library. Elle comprend que les éditeurs surfacturent, mais pointe le fait que ces dispositions sont financièrement insoutenables.

 

La maison HarperCollins, qui intervient, assure que les tarifs fournis sont conformes aux demandes formulées par le groupe réunissant les 29 bibliothèques. À un détail près toutefois : l’expiration de la licence est fixée à 26 prêts. « HarperCollins s’est engagé dans le canal de la bibliothèque et présente un modèle qui prend en compte ses nécessités. Notre solution est conçue pour être rentable pour les bibliothèques, en se reposant sur une utilisation réelle », assure l’éditeur.

 

Si d’un côté, les logiques marchandes sont à l’œuvre, de l’autre, les autorités politiques ont manifestement déserté la table des discussions. Bowles déplore que le Bureau de la concurrence et le ministère de l’Héritage canadien « ne suggèrent même pas que des outils législatifs puissent être d’une quelconque aide pour cela ». 

 

Tim Tierney, président de la Fédération des municipalités canadiennes, estime que la loi sur le droit d’auteur pourrait apporter des solutions. Modifiée en 2012 pour que les écoles n’aient pas à payer pour les films ou la musique utilisée dans les salles de classe, elle pourrait servir à modifier l’état actuel. « Nous ne demandons pas la gratuité : nous demandons l’égalité. »