eBook : sous pretexte d'entente, Amazon se dévoile aux éditeurs

Clément Solym - 03.03.2011

Edition - Justice - prix - ebook - entente


La guerre des appareils, des machines, a commencé depuis belle lurette. Avec la profusion aujourd'hui de lecteurs ebook commercialisés, tout le monde entend croquer son bout du marché. Reste alors le contrôle politique, une tout autre paire de manches.

Depuis deux jours, une information étonnante fait l'actualité : la Commission européenne a mandaté des inspecteurs qui ont débarqué chez les éditeurs pour saisir matériel informatique, smartphones et autres appareils susceptibles de contenir des données. Cependant, plusieurs éditeurs rient de bon coeur de cette situation : « C'est presque vexant. Nous, personne n'est venu inspecter nos travaux ! »

Que cherche-t-on ? Des preuves qu'il existerait une entente sur le prix de vente des livres numériques en France. Et par des procédés auxquels on n'est pas vraiment habitués du côté de Saint-Germain-des-Près. (notre actualitté)

« Ce sont des cowboys », nous confiait hier un des acteurs concernés. « Les saisies se font sans ménagement. Ils viennent pour trouver quelque chose. »

Francis Esménard avait pointé le lobbying d'Amazon auprès de la Commission, mais le cybermarchand se garde bien de répondre. De toute manière, la plainte n'a pas été rendue publique, ni le plaignant - vraisemblablement à sa demande - dévoilé. Toutes les hypothèses sont possibles. Mais certaines peuvent être illico éliminées. (notre actualitté)

Ententons-nous bien !

D'abord, le fallacieux prétexte d'une entente entre éditeurs. Tordons le cou à cette idée. S'il y avait entente, ce ne pourrait être que sur un point : le pourcentage de remise fixé sur le prix de vente des ebooks. En clair, il faudrait imaginer - mais est-ce délirant ? - que les cinq gros en France se sont retrouvés autour d'une table, un verre de cognac à la main, pour dire : « OK, les gars, on se fixe 20 % et on invente des coûts structurels liés à l'innovation. » Soit. Mais ce scénario n'a rien à voir avec une entente.

Pour une simple raison : un éditeur fixe par lui-même les prix de vente de ses livres. Il ne consulte pas son voisin pour savoir s'il doit vendre Maxime Chattam au même prix que Loevenbruck. Il y a donc monopole, certes, mais sûrement pas entente, attendu que chaque éditeur établit et gère seul le prix de vente.

C'est le point central de la loi Lang, en vigueur depuis trente ans, et qui sera reporté sur le livre numérique. On n'assistera pas au même modèle que celui adopté par SFR, Orange ou Bouygues, où une réelle entente illicite entre les opérateurs téléphoniques avait été mise en place, au détriment du consommateur.

Contrat de mandat ou Prisunic ?

L'autre point est double. Il s'agit du prix unique du livre numérique et de la loi qui s'ensuit. Pour les vendeurs basés sur le territoire français, le prix sera fixé par voie législative. Pour les autres, Google, Amazon, Apple, ce sera le contrat de mandat. Une situation qui avantage Apple, puisqu'il en est à l'origine, en accord avec Hachette US, qui s'en est fait le porte-parole, au travers de l'iBookstore. Google ? Google s'en fiche, son système n'est pas le même : il se positionne dans le cadre d'un diffuseur distributeur. Pas d'un libraire. Qui reste ? Le marchand de Seattle.


On constate depuis plusieurs mois combien Amazon s'oppose farouchement au contrat de mandat ou au contrat d'agence. Et pour cause, il n'est pas libre de fixer le prix de vente qu'il souhaite pour les livres numériques, comme il peut le faire sur les livres papier.

L'une des grandes forces d'Amazon à Bruxelles, c'est sa capacité à pratiquer un solide lobbying. « Ils viennent de nous donner la preuve qu'il faut les battre sur ce terrain, en allant directement faire de même à Bruxelles », nous explique un revendeur. Car dans le cas du contrat de mandat, Amazon est contre, et un prix unique imposé par voie législative, cela ne doit pas l'enchanter plus que ça. Et encore une fois, Apple s'en fiche.

La raison du plus fort... lobbying

« Leur modus operandi est de supprimer toute législation qui soit contraignante dans l'exercice de leur business. Désormais, le choix se restreint : il faut faire en sorte que la loi sur le Prix Unique du Livre Numérique soit étendue aux vendeurs situés à l'étranger », ajoute une source.

Parce qu'en l'occurrence, Amazon pourrait disposer d'un allié pas vraiment inattendu dans ce combat : Leclerc. Le patron de la chaîne de magasins n'a jamais caché qu'il n'était pas favorable à la loi sur le prix unique du livre, en version papier. Comment pourrait-il tenir un discours autre vis-à-vis du numérique - particulièrement alors qu'il s'apprête à lancer sa propre plateforme de vente ?

Quant au dernier point, purement speculatif : les inspecteurs de la Commission européenne ne se sont rendu que dans trois pays. L'Allemagne, l'Italie et la France. Soit les trois prochains marchés où Amazon va chercher à s'implanter courant 2011...

Tiens donc...