Economie numérique : "On n'a pas diminué le prix des voitures de 50 %"

Nicolas Gary - 20.09.2013

Edition - Economie - fiscalité numérique - conventions bilatérales - financement de la création


Invités à présenter le rapport qu'ils avaient remis en janvier dernier à Pierre Moscovici, ministre de l'Économie et des Finances, Nicolas Colin et Pierre Collin étaient présents à la SCAM ce 19 septembre. Un rapport qui a une longue vie, et fait toujours débat, expliquent-ils. « L'économie numérique contamine tous les secteurs avec des questions autour de la redistribution de la valeur », explique Nicolas Colin. 

 

 

table ronde à la SCAM : partage de la valeur

L'heure est parfois grave - Pierre Collin, Nicolas Colin et Benoît Thieulin

ActuaLitté, CC BY SA 2.0

 

 

Autour de la table étaient réunis Pierre Collin, membre du Conseil d'État, Nicolas Colin, inspecteur des finances, Régis Houriez, associé, EY société d'avocats, Hervé Rony, directeur général de la Scam, Benoit Thieulin, président du Conseil national du numérique. Parmi les différentes informations présentées, un des slides a retenu l'attention des intervenants, présentant l'évolution du chiffre d'affaires publicitaire de Google, mis en perspective avec celui de la presse américaine et des magazines. 

 

On constatait en effet que si d'un côté, la croissance de Google était indubitable, la régression des revenus pub dans la presse s'impose. Pour Benoît Thieulin, ce type de données présente l'un des plus grands enjeux, dans la question du partage de la valeur. « Il faut éviter qu'il ne se passe la même dans pour toute l'économie, et que l'on voie s'imposer des plateformes américaines. » 

 

Hervé Rony surenchérit : « C'est un problème politique de haut niveau. Google progresse, mais son chiffre d'affaires reste loin de celui de la presse américaine. Pour les créateurs, c'est une double inquiétude : nous craignons évidemment de ne plus savoir où aller chercher nos revenus, mais redoutons également une démonétisation. Aujourd'hui, tout est payé moins cher, dans un consumérisme à outrance, les gens préfèrent que tout soit moins cher. Mais cela signifie d'un côté moins de revenus, et d'autre part, que les revenus générés sont plus complexes à trouver. »

 

 

"On verra donc arriver des modèles similaires, où l'on achètera une voiture sous la forme d'un abonnement. Les opérateurs de systèmes d'exploitation mettront en concurrence les constructeurs"

 

 

Or, la situation est plus douloureuse dans le secteur culturel. « On n'a pas diminué le prix des voitures de 50 % », ajoute Hervé Rony, alors que dans le monde dématérialisé, les oeuvres sont commercialisées à des tarifs qui semblent encore excessifs pour les consommateurs, mais ont des prix publics moindres que les oeuvres matérielles. 

 

Pour Nicolas Colin, l'exemple de la voiture ne manque pas d'intérêt. Nous entrons dans un monde où la voiture elle-même sera connectée, « la question est de savoir qui opérera le système d'exploitation du véhicule » ? Dans le monde du téléphone portable, il considère que les fabricants « ont été asservis par les opérateurs téléphoniques », puisque ces derniers ont inclu le mobile dans le prix du forfait. « On verra donc arriver des modèles similaires, où l'on achètera une voiture sous la forme d'un abonnement. Les opérateurs de systèmes d'exploitation mettront en concurrence les constructeurs, comme Orange l'avait fait avec Alcatel pour ses clients. »

 

Reste que la menace est réelle sur les revenus des créateurs, poursuit Hervé Rony. « Voilà dix ou quinze ans, on nous a dit que la propriété littéraire et artistique était un frein, que la négociation des droits ralentissait considérablement l'économie. » Des critiques que même Neelie Kroes ou Mario Monti, au niveau européen avaient formulées. « Mais l'industrie culturelle est créatrice de revenus et de ressources. »

 

Et de conclure : « Dans notre économie, la décélération de la rémunération issue de l'exploitation des oeuvres est une menace réelle. » De quoi inciter à revoir les accords passés entre les pays et les conventions bilatérales, qui évitent la double imposition pour les sociétés, américaines principalement. La fiscalité serait un outil de régulation, immanquablement.