Ecrire «ailleurs» que dans le giron confortable de sa langue maternelle…

Claire Darfeuille - 13.04.2014

Edition - Société - langue maternelle - traduction - trahison


Pendant le festival Littérature & Journalisme, Metz a brui de toutes les langues de l'Europe. Parmi les 200 invités européens, beaucoup de polyglottes et quelques écrivains ayant choisi le français comme langue d'écriture. Velibor Čolić, Fabienne Jacob, Jean Portante et Brina Svit racontent leur exil de la langue maternelle.

 

 

Modern Languages @ FLCC Study Abroad in Rennes & Paris, France

LeaftLanguages, CC BY SA 2.0 Flickr

 

 

« Je viens du pain et de lapin », ce pourrait être une fable que raconte l'écrivain Velibor Čolić, mais c'est le récit de son apprentissage du français qu'il livre avec l'humour dont il semble ne jamais se départir. Refugié en France en 1992 après avoir fui la guerre en Bosnie, il est accueilli en résidence par le Parlement des écrivains à Strasbourg et commence sa plongée dans la langue française devenue sa langue d'écriture depuis 2008. Dans une misère noire, affublé de sa « barbe de cosaque », il ose à peine demander à une dame dans la rue où trouver « la pain »… Il se retrouve devant une bête dépecée qui grave définitivement le genre du mot «pain» dans son esprit. «Je ne connaissais que trois mots en arrivant Jean, Paul et Sartre», s'amuse-t-il, avant de préciser que « pour un exilé, il n'y a pas de petites victoires, toutes les victoires sont grandes ».

 

Alors qu'il manie à présent le français en virtuose, il garde un accent, désormais aussi en bosniaque ! Il en conclut, sans amertume aucune, « j'ai compris qu'être exilé, c'est avoir un accent partout, même chez soi ».

 

Transfuge ou collabo 

 

« En choisissant le français, j'ai trahi trois foi », confesse de son côté Fabienne Jacob, issue d'une famille d'un village de Moselle où l'on parle le «platt», «ditsch» ou francique lorrain. Trahison géographique en vivant à Paris, trahison de classe en quittant le monde paysan, trahison intellectuelle en choisissant la langue de l'ennemi. «Transfuge ou collabo, mon roman d'apprentissage s'est construit là-dessus », témoigne-t-elle.

 

Après avoir longtemps admiré la langue de Rimbaud, elle dit trouver à présent le français trop parfait et vouloir lui apporter un peu de la rugosité du plat de son enfance où le «Kràpp» était plus méchant que le corbeau et le «Milsch» plus nourrissant que le lait UHT. Un retour à la langue de l'enfance après un voyage dans celle de l'abstraction et du savoir, qui aboutit à la création d'une langue d'écriture encore inouïe.  

 

« En me traduisant, j'écris un autre livre »

 

« Mon espagnol est un enfant de quatre ans », constatait avec désespoir Gombrowicz au début de son exil en Argentine et « moi, je suis à peine majeure en français » reprend Brina Svit qui cite celui qu'elle appelle «Gombo» dans son roman Visage slovène (La Blanche Gallimard). L'écrivaine installée en France depuis l'âge de 21 ans n'a opté pour le français qu'à 44 ans. « Je ne voulais pas trahir ma langue maternelle », explique l'auteure qui voit dans le souci des immigrés slovènes en Argentine de conserver leur langue « un acte héroïque » et dans la possibilité de traduire soi-même ses romans français en slovène une chance d'améliorer encore son ouvrage. « En me traduisant, j'écris un autre livre, je me corrige, dans la vraie vie, on n'a pas deux fois la même chance » conclut-elle.

 

« Ma traductrice, une deuxième mère »

 

Velibor Čolić y verrait lui une double peine, celle qui consisterait à faire le travail deux fois ! S'il opte pour le français, explique-t-il, c'est aussi parce que sa traductrice Mireille Robin, « ma deuxième mère », atteinte d'une maladie grave, ne peut plus s'en charger. Il constate par ailleurs que « plus je deviens français, plus mes livres sont situés là-bas ». Dans Jésus et Tito, son deuxième livre en français, il emploie pour la première fois le « je » narratif, car il avait besoin pour évoquer « les lucioles de son souvenir » d'une triple distance temporelle, spatiale et linguistique.

 

La traduction devient l'original

 

Pas d'auto-traduction pour Jean Portante, auteur luxembourgeois, élevé dans la langue italienne, scolarisé en allemand, mais écrivant en français et jonglant entre les trois selon les circonstances, le lieu, l'interlocuteur ou la situation. Interpellé par un étudiant italien lors d'une lecture d'un de ses romans en Italie, lequel souhaite savoir pourquoi sa traductrice lit à sa place alors qu'il est italien, il décide d'échanger les rôles, la traductrice s'empare de l'original, il lit la traduction. Expérience troublante de dédoublement où « l'original était devenu la traduction ».

 

« À chaque roman, j'invente une nouvelle langue, mes personnages parlent la langue du livre », établit Velibor Čolić réglant ainsi la question du choix. Une langue cent fois remise sur le métier. Lorsqu'il envoie le manuscrit de son dernier roman Sarajevo Omnibus, paru dans la collection Blanche, son éditeur l'encourage : «Il y a des belles trouvailles», «Ah, lesquelles ?» s'enquit l'auteur, «c'est à toi de trouver... Et, il y aussi des maladresses », «Ah, lesquelles ?», «C'est à toi de trouver…».

Il n'y a pas de petites victoires, ni de recherches vaines…