Écrire, encore et encore : produire un livre par an, comment c'est possible ?

La rédaction - 08.03.2016

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Romancier, dramaturge, épistolaire, journaliste… Balzac prenait-il des amphétamines ? La question pour lui n’était pas « Comment faire pour écrire un livre par an », mais « comment faire pour en écrire plusieurs ? » Chaque année voyait la publication de quatre ou cinq romans, auxquels s’ajouter ses articles et billets dans des journaux. Auteur de 91 romans et nouvelles et créateur de 2000 personnages, Balzac ne connaissait pas l’angoisse de la page blanche. 

 

par Mathilde de Chalonge

 

 

dazzled maniac Jim Morrison drowns out the haunting whimper of a coyote dying on the road by his dreadful death-scream into the abyssal sun ... HWY 01:23:47

quapan, CC BY 2.0

 

 

De l’autre côté de la frontière, le Belge Georges Simenon n’avait rien à envier à Balzac. Il était capable d’écrire 60 à 80 pages par jour. À sa mort sa bibliographie comptait 192 romans et 158 nouvelles. Pourtant cela ne l’empêchait pas d’avoir une femme, plusieurs enfants et des maladies à soigner. Mangeait-il ? Dormait-il ? 

 

Aujourd’hui les auteurs les plus prolifiques se situent outre-Atlantique. On pense bien entendu à Stephen King, qui truste le classement des auteurs les plus riches et les plus lus. En effet la clef du succès financier tient à l’abondance : il ne suffit pas de publier un best-seller pour vivre de sa plume, il faut en publier plein — et cela Balzac l’avait compris bien avant le maître du polar. Ces auteurs qui publient trois à quatre livres par an entrent dans un cercle vertueux. Le succès d’un nouveau livre remet au goût du jour ceux de l’année passée. Quand le dernier se pavane sur les rayons de librairie, l’éditeur s’empresse de rééditer le précédent en version poche, qui connaît alors un deuxième succès. Le rythme soutenu de publication permet à quelques auteurs indétrônables d’occuper un marché. 

 

L’inspiration aurait-elle donc déserté l’hexagone ? Je pense plutôt que les mentalités littéraires françaises et anglo-saxonnes ne sont pas les mêmes. Les auteurs outre-Atlantique se revendiquent comme étant des raconteurs d’histoire plutôt que des écrivains avec un grand E et des auteurs avec un grand A.

 

Reconnaîtrait-on la supposée pédanterie des écrivains français à leur approche de la littérature ? En France, dès qu’un auteur publie beaucoup on voit en lui une personne de peu de talent, un écrivain SAS ou Harlequin, un pisse-copie prêt à salir son nom pour payer ses factures. Et même si nous sommes nombreux à acheter des livres de Guillaume Musso ou Marc Levy, si l’on en croit les ventes, nous sommes tout aussi nombreux à cracher sur la qualité. La fécondité empêcherait-elle la qualité ? Faudrait-il être pingre de ses mots, avare de sa plume pour percer et être reconnu à Saint Germain des Prés ?

 

Aux États-Unis la question ne se pose pas : l’un n’empêche pas l’autre. Les romanciers de genre Stephen King, John Grisham ou C.J Cherryh ont reçu de nombreuses récompenses. C’est également le cas de Joyce Caroll Oates, un écrivain à la plume pourtant difficile et exigeante, directement inspirée d’Hemingway, Dostoïevski ou les sœurs Brontë.

 

Des nuits blanches contre la page blanche

 

 

Il semblerait que nous soyons encore hantés par le mythe de l’écrivain — à la fois torturé et inspiré, véhiculé depuis Platon. Qu’est-ce qu’un poète selon le philosophe grec (le terme de poète est à prendre dans un sens large : celui qui raconte une histoire) ? Une personne possédée par la mania (la furor en latin), c’est-à-dire une folie soufflée par les Muses, qu’on appellera furor poeticus à la Renaissance et qui ressurgira en temps et en heure quelques centaines d’années plus tard avec le courant romantique. 

 

Un écrivain aurait besoin d’être « inspiré » pour pouvoir écrire : sans cette intervention (à la provenance non identifiée), la page resterait blanche. L’écrivain est l’artiste maudit dépendant de cette inspiration, tout à fait sacralisée dans l’Histoire. L’inspiration serait la clef du succès : sans elle l’écriture n’est ni sincère ni juste, et donne des ratés.

 

Si on écoute les témoignages des auteurs les plus féconds, il semblerait que nous nous méprendrions totalement. Travail et rigueur sont pour l’écrivain ce que sont le glaive et la balance pour la justice. 

 

Whoo hoo!

Debs, CC BY 2.0

 

 

Balzac passait 16 à 18 heures par jour à cette peinture de genre. Il réussit même l’exploit de composer un roman en une nuit : La Grenadière. Il carbure au café et aux nuits sans sommeil. Il écrit dans une lettre de septembre 1836 : « J’ai repris la vie de forçat littéraire. Je me lève à minuit et me couche à six heures du soir ; à peine ces dix-huit heures de travail peuvent-elles suffire à mes occupations. » Son projet méritait bien cinq romans par an : La Comédie humaine entend dépeindre le genre humain avec ses vices et ses vertus dans son ensemble, des petites gens à la grande aristocratie. Pas le temps de chômer, d’autant moins que Balzac croulait sous les dettes. Et si l’urgence financière était la meilleure réponse à notre question initiale ?

 

Dans un article publié dans Paris Match (1995), le Belge Simenon donnait ses recettes pour écrire beaucoup : Se décharger « de tout souci pour une dizaine de jours » (ni visite, ni courrier, ni coup de fil...), emmener toute sa famille chez le médecin pour ne pas être interrompu par un problème de santé et faire une bonne promenade la veille du commencent de la rédaction. Il marchait jusqu’à ce que l’idée surgisse et s’épanouisse. Les journées d’écriture sont ensuite réglées comme du papier à musique.

 

Les écrivains n’écrivent pas que pour se faire plaisir. De façon plus systématique encore l’utilisation d’une méthode permet de démultiplier les capacités du cerveau. Si les Français finissent par admettre que l’écriture demande du travail, ils ne sont pas encore prêts à admettre que, comme tout travail, il nécessite un apprentissage. Pour beaucoup d’auteurs écrire relève d’une nécessité intérieure, une pulsion dictatrice qui ne veut pas entendre parler de savoir-faire et de compétence. En effet, affirmer qu’écrire s’apprend fait descendre de son piédestal l’écrivain génial. Désormais il est comme vous et moi, à la différence près qu’il n’a pas besoin de descendre de chez lui pour travailler. 

 

Apprendre à écrire

 

Les Anglo-saxons renversent totalement cette croyance et s’opposent à cette théorie qui, il faut l’avouer, est un peu surannée. Plus besoin d’attendre la visite de la Muse de Musset pour coucher ses lignes. L’inspiration, ils ne connaissent pas, ou du moins, elle n’est pas la clef du succès et encore moins celle de la fécondité intellectuelle. Les self-made-men croient bien plus au travail : rien d’étonnant considéré l’Histoire du pays et les valeurs protestantes qui la sous-tendent.

 

Écrire serait un travail comme un autre, et comme tout travail il s’apprend et plus on connaît la méthode, plus les pages se noircissent d’elle-même. Les universités anglo-saxonnes proposent de nombreux diplômes pour apprentis écrivains : il existe plus de 800 formations aux États-Unis, la première datant de 1836. L’université d’East Anglia se vante que 27 % de ses étudiants sont publiés, chaque année ils reçoivent plusieurs centaines de candidatures pour trente places.

 

Vache à lait ? Les frais d’inscriptions sont astronomiques et peuvent atteindre 30 000 $ l’année, mais qui finalement ne dérogent pas aux pratiques tarifaires anglo-saxonnes.

 

Si les critiques sont faciles à l’encontre de ces formations accusées de formater l’écriture et de n’être que des boîtes à best-seller (pour les plus chanceux) quelques noms d’auteurs reconnus dans la profession nous laissent à penser que nous nous trompions : Ian Mc Ewan, Philipp Roth ou encore Kazuo Ishiguro sont d’anciens élèves aujourd’hui régulièrement primés et récompensés pour leur travail et qualités littéraires, les deux allant de pair.

 

►Atlas, {Typhoëus}, Prometheus Bound◄  being savagely con-tortured insurgents put asunder by the tyrant Jupiter & the centrifugal force  [_550 BC_]

Ne pas se ronger les sangs, plutôt le foie... - quapan, CC BY 2.0

 

 

En France seule l’université du Havre propose un master de création littéraire depuis deux ans. Elle ose affirmer que l’écriture est avant tout une pratique. C’est en forgeant qu’on devient forgeron...

 

NB: commentaire d'un de nos lecteurs 

les universités de Toulouse et Paris 8 proposent également des masters de création littéraire, et ce, depuis 4 ans et non 2...

 

À quoi ressemble l’enseignement prodigué ? Dans l’université d’Iowa (la plus prestigieuse en la matière), il est constitué d’un groupe d’une douzaine d’élèves qui discutent de leur travail en cours, encadrés par un professeur déjà publié. À la New School de New York, chaque étudiant présente son travail à son groupe trois fois dans l’année et en écoute les critiques. 

 

Les élèves sortent de leur cocon — la fameuse tour d’ivoire de l’écrivain, pour s’exposer au public bien avant la publication. Ils savent ce qui « marche » et ce qui ne « marche pas » au cours de leur processus de création, ce qui leur permet de rectifier le tir avant de s’engager dans un travail titanesque et d’essuyer le refus d’une maison d’édition parce « Désolé Mademoiselle, vous ne correspondez pas à notre ligne éditoriale ».  

 

Les exercices d’écriture (workshops) sont légion. Ils imposent un sujet avec ses contraintes. À l’université de l’Iowa, on peut par exemple demander aux élèves de décrire un lac vu par les yeux d’un jeune homme qui vient de commettre un meurtre, mais… sans mentionner le meurtre ! Ils doivent permettre aux élèves sur n’importe quoi, n’importe comment et à n’importe quel moment. Pour ceux qui veulent une formation plus spécifique, il est possible aux États-Unis de se former uniquement à l’écriture du polar pour apprendre à réaliser une intrigue convaincante, créer des personnages plausibles et faire monter le suspens. 

 

Travailler pour devenir un écrivain imbattable ce n’est pas seulement faire et exercer sa plume, mais également étudier. En France une large part est constituée d’enseignements théoriques : tout comme dans n’importe quelle faculté de lettres ou classe préparatoire littéraire, les élèves devront avaler des cours de littérature et à se livrer au travail de l’analyse et du commentaire. . 

 

Si la France est un peu à la traîne comparée aux Américains et réticente à l’idée qu’être écrivain est un métier comme un autre, en revanche elle a une longueur d’avance sur l’enseignement du fonctionnement du monde de l’édition. 

 

Pour un tel manque ? Peut-être parce que la littérature reste, malgré tout, considérée comme un « business » un peu différent des autres. Les départements ne souhaitent pas rentrer dans des considérations monétaires. Vous ne trouverez pas de cours sur « comment écrire un best-seller » ou « comment vous faire beaucoup d’argent avec vos œuvres ».

 

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