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Écrire, un luxe pour les classes privilégiées ? 

Camille Cado - 05.03.2020

Edition - Société - auteur argent riche - rentier auteur temps - Lynn Steger Strong


Lynn Steger Strong a publié son premier roman en 2017 intitulé Hold Still (Contre Moi, trad. Héloïse Esquié aux éditions Sonatine). Dans une tribune publiée dans Le Guardian, l’écrivaine américaine revient sur la précarité du métier d’auteur. Parce qu’écrire demande du temps et que la rémunération d’un ouvrage ne permet souvent pas d’en vivre, elle dénonce la profession comme un luxe que seule l’élite privilégiée peut se permettre. 
 
Photo d'illustration - Steve Johnson, pixabay license


« Je ne sais pas comment j’aurais pu être autrice sans l’aide financière des autres », concède d’emblée Lynn Steger Strong, avant de revenir sur son parcours scolaire. Parce qu’avant toute chose, apprendre et se cultiver nécessite déjà des frais. « Sur mes trois années d’études supérieures, deux d’entre elles ont été financées par une bourse. Pour la première, ce sont mes parents qui m’ont aidée à payer » explique-t-elle. 

Une situation qu’elle sait privilégiée et qui l’aurait d’ailleurs poussée à tendre vers la profession d’écrivain. « La chose dont je suis le plus certaine, et qui était sans doute le résultat direct de ma position avantagée, c’est l’inconscience avec laquelle je me suis dirigée vers ce métier, l’ignorance, parce que je n’avais jamais ressenti jusqu’à ce que je sois adulte, la peur, réelle et profonde, de ne pas savoir comment boucler mes fins de mois. »

Des inquiétudes qu’elle a ressenties ces deux dernières années. « Ma rémunération d’auteur couvrait à peine ce que je devais débourser pour la garde d’enfants. J’en avais terriblement besoin pour aller enseigner trois jours par semaine. Mon poste d’enseignante et le salaire de mon mari nous ont permis de garder la tête hors de l’eau. »
 

Parce qu’il y a ceux qui peuvent se permettre d’écrire, et les autres...


Alors que la publication d’un ouvrage ne permet souvent pas aux auteurs d’en vivre, ceux qui ont le temps de se consacrer pleinement à l’écriture ne peuvent être issus que d’une élite privilégiée. D’ailleurs, nombreux sont les exemples d’écrivain-rentier qui ont marqué la littérature, comme Flaubert ou encore Montaigne. 

Les autres, eux, doivent assurer leurs arrières avec un héritage, le salaire de son ou sa conjoint(e) ou encore, trouver un autre emploi. Mais pas n’importe lequel, un métier « qui permet d’avoir du temps et un emploi du temps flexible pour écrire », comme elle le conseille à ses élèves de l’université de Columbia.

Elle les met également en garde contre ces auteurs qui écrivent à plein temps et qui affichent des photos de leur bureau sur les réseaux sociaux. Alors que ses étudiants les envient, elles leur rappellent que « l’écriture n’est souvent pas ce qui permet à une personne de se nourrir, de se vêtir, et d’avoir une stabilité financière ». 
 

Une inégalité des chances favorisée par un système précaire


Évoquant une étude de la Guilde des auteurs de 2018, elle affirme que le revenu médian de tous les auteurs édités perçu pour leur publication était de 3900 $ en 2013, contre 3100 $ en 2017, soit une baisse de 21 %. Et d’ajouter : « Environ 25 % des auteurs n’ont rien perçu en 2017. »

Des rémunérations trop basses et un système précaire qui favorisent cet écart entre ceux qui peuvent se permettre d’écrire, et ceux qui ne peuvent pas. « Je le dis souvent à mes étudiants, mais ce n’est pas étonnant que les auteurs soient souvent des personnes riches et blanches. Après tout, qui d’autre a le temps et les moyens pour terminer un livre ? Qui d’autre, après la sortie de son livre, a le temps, la flexibilité et l’argent pour promouvoir et faire connaitre son livre ? »

« Les fantasmes autour de la méritocratie, que l’on retrouve dans la plupart des autres systèmes ou professions américains, continuent de pénétrer le monde de l’écriture », dénonce-t-elle. « Ceux d’entre nous qui ne sont pas soutenus par des sources extérieures, qui sont en difficulté, et qui le disent à haute voix, courent souvent le risque de paraitre pleurnichards et ingrats. »
 

Parce que si être écrivain est bel et bien un choix, elle dénonce le fait de « perpétuer l’illusion que ce choix n’est pas incroyablement risqué, pouvant entrainer la précarité » et qui « permet à un système qui ne peut pas soutenir la plupart de ses créateurs de continuer à prétendre qu’il le peut », conclut-elle. 

La tribune est à retrouver à cette adresse, en anglais. 



Commentaires
Et cependant, ces mêmes écrivains continuent d'écrire. Si le désir et la passion les poussent sur la voie de l'écriture, celle-ci est souvent ingrate et les soumet au sacrifice. Lire un livre est plus qu'absorber des mots, c'est frôler l'intimité secrète d'un auteur, c'est humer une part de son âme. Et cela n'a pas de prix.
Je cite Jujube "Lire un livre est plus qu'absorber des mots, c'est frôler l'intimité secrète d'un auteur, c'est humer une part de son âme".

Oui, mais il y a encore beaucoup plus dans les livres, toutes la connaissance de l'humanité, pour qui sait lire, réfléchir et s'approprier le contenu, c'est une richesse incroyable. Effectivement, cela n'a pas de prix et les auteurs méritent une rémunération juste pour ce service rendu à leur contemporains.
Écrire est une passion, mais c'est aussi un métier.

Utile, et surtout enrichissant, pour les lecteurs, mais aussi pour les producteurs du livre (dont les plus grands gagnent très bien et beaucoup) et très peu pour les auteurs. Est-cela normal ? Juste ?

La perpétuation du cliché de l'auteur comme un être porteur d'une vocation est un cliché qui permet à un système pernicieux de se maintenir en niant les droits et la valeur des créateurs sans qui il n'existerait tout simplement pas.

#payetonauteur
Vous avez tout à fait raison, Franco.
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