"Éditeurs, libraires, auteurs doivent s'en prendre à eux-mêmes" (Attali)

Nicolas Gary - 19.08.2014

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L'économiste Jacques Attali n'était pas encore intervenu dans le clash entre Amazon et les éditeurs dont les auteurs, au milieu, se contentent de compter les coups. Limitant le conflit au seul territoire américain, alors que ce dernier se déroule également en Allemagne, il prêche la bonne parole, assurant que l'affaire n'a rien d'« anecdotique ». 

 

Press Conference: Jacques Attali

World Economic Forum, CC BY NC SA 2.0

 

 

Dans l'histoire de la vente en ligne, Amazon a débuté avec les livres, pour arriver « à vendre de tout, des machines à laver à l'épicerie, et en particulier des livres numériques ». Or, si la société semble arriver dans une position de monopole, elle n'est toujours pas rentable, contrairement aux GAF - Google, Apple, Facebook. « Conformément au pronostic émis depuis 20 ans, et négligé par tous les éditeurs, les lecteurs achètent, dans le monde entier, de plus en plus de livres sur écran », constate Jacques Attali. 

 

Et dans sa vision de l'avenir, si aujourd'hui plus d'un tiers des Américains a acheté des fichiers numériques, on aboutira à 75 % dans quelque temps, « et les livres papier seront marginalisés ». Avec une autre réalité : Amazon demande — ou tente d'imposer — aux éditeurs de vendre leurs ebooks moins cher « prétextant que les livres sont trop chers, que les acheteurs sont très sensibles au prix, que les livres entrent en compétition aux yeux des acheteurs avec d'autres produits – films, musique, télévision… » 

 

La suite a un petit goût d'apocalypse bien huilé : 

Si Amazon l'emporte, si les auteurs cèdent, si les éditeurs capitulent, les consommateurs américains y gagneront à court terme ; les auteurs de best-sellers beaucoup plus. Les autres vendront sans doute aussi plus de livres, mais en tireront des revenus beaucoup plus bas ; les éditeurs y perdront tout, comme les libraires.

Plus tard, Amazon s'intéressera au marché européen, provisoirement moins sensible au livre numérique, et disposant dans plusieurs États de lois sur le prix unique des livres. À court terme, une fois de plus, les consommateurs l'emporteront : les plateformes de vente en ligne vendront de moins en moins cher aux lecteurs ce qu'elles paieront de moins en moins cher aux auteurs, gardant pour elles la marge de distribution comme rente. Ces plateformes remplaceront l'un après l'autre tous les services rendus par les intermédiaires et participeront à la déflation technologique en marche, qui ruine bien des professions.

Or, Amazon, souligne l'économiste, n'est pas intéressé par le livre, puisqu'il s'agit d'une marchandise, peut-être culturelle, mais certainement pas plus importante que le cinéma, la musique et d'autres. La preuve est que Disney subit, pour ses DVD et Blu-ray, le même bras de fer que celui mené avec Hachette Book Group, aux USA, et Bonnier en Allemagne. Surtout qu'entre temps, le marché de l'autopublication où la firme américaine s'est lancée, fleurit. 

Éditeurs, libraires et auteurs doivent s'en prendre à eux-mêmes, en particulier en France : s'ils avaient anticipé la révolution digitale, s'ils n'avaient pas tout fait pour transformer le projet de Très Grande Bibliothèque, qui devait, dix ans avant l'émergence d'Amazon, être numérique, en une bibliothèque physique de plus, antédiluvienne et mal commode, s'ils avaient aidé à la constitution d'un concurrent sérieux d'Amazon – qui existe pour certains produits et certains pays : Cdiscount —, on n'en serait pas là.

 

Aujourd'hui, il ne leur reste, à tous qu'à « nourrir, un temps, l'illusion que la baisse du cours de bourse d'Amazon le fera changer de stratégie », sans pour autant que ce soit assez. Le monopole de la firme viendra, progressivement, elle « choisira les livres publiés et les langues dans lesquelles il trouvera rentable de les publier. Idem pour les films et la presse ». Alors, qu'espérer, qu'attendre, que faire, et qu'est-ce qu'on mange pour le dîner ? 

Pour sauver le modèle culturel européen et ses acteurs, il faut imaginer des produits et services nouveaux. Par exemple, comme les musiciens vivent de plus en plus de leurs concerts et moins de leurs disques, comme les journaux vivent de plus en plus des colloques qu'ils organisent et moins de leurs ventes au numéro, éditeurs, libraires et auteurs, vivront de plus en plus des conférences qu'ils donneront. De nouvelles entreprises proposeront sur internet des services de prêt de livres entre lecteurs : tant de bibliothèques dorment quand tant de gens rêvent de lire ! 

 

Et de conclure que les professionnels du livre devront bien « anticiper la prochaine bataille », parce que « la diversité culturelle est à ce prix ». 

 

Économiquement parlant, Jacques Attali semble avoir un don pour prêcher après-coup les raisons pour lesquelles ses théories avaient raté la marche. C'est tout de même lui qui, dans un rapport concernant un plan de relance de l'économie en France, avait suggéré un emprunt de 20 à 30 milliards €, en 2010. Et qui, quelques années plus tard,  reprochait que les Français empruntent trop.

 

On pourra toujours tenter de décrypter le bon grain de l'Attali-vrai dans l'ouvrage, Une brève histoire de l'avenir, paru chez Fayard en 2006. Encore que...

 


Zemmour face à Jacques Attali par prince_de_conde