Edition : La Belgique contre la tabelle, cette monnaie courante

Nicolas Gary - 25.04.2015

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Ce 25 avril est célébrée la fête de la librairie indépendante, à travers la France, la Suisse, le Québec et la Belgique. Mais pour les professionnels d'outre-Quiévrain, la journée est un peu particulière. « On parle là d'un combat qui a débuté voilà plus de 20 ans », nous précise un proche du dossier. Les libraires francophones belges viennent en effet de lancer une pétition pour réclamer la fin d'une surfacturation propre au territoire, la tabelle, qui rend les livres plus chers pour les lecteurs. Et dont les revendeurs se passeraient volontiers.

 

 

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ActuaLitté, CC BY SA 2.0 

 

 

Début avril, le sujet de la tabelle revenait sur le tapis : le possible rachat de Volumen (groupe La Martinière) par Editis causait quelques inquiétudes. En effet, la filiale de diffusion-distribution d'Editis, Interforum, applique un mark-up – la désignation marketing de la tabelle – sur les livres des éditeurs qu'elle commercialise en Belgique. Le rachat laissait alors craindre que les conditions commerciales de Volumen ne soient calquées sur celles d'Interforum. 

 

Situation d'autant plus paradoxale que Hervé de la Martinière, lors du rachat de la maison Seuil, avait largement critiqué cette tabelle. 

La tabelle peut exister en Suisse qui a une autre monnaie et pour lequel il y a des dédouanements à effectuer. Mais avec les Belges, c'est la même monnaie et il n'y a pas de douanes. Nous travaillons avec un grossiste belge comme avec les grossistes français et nous vendons nos livres aux libraires belges au prix où nous les vendons aux libraires français. Et globalement les libraires sérieux les vendent au prix facial en euro. Bruxelles est plus facile à livrer pour nous que Perpignan ! C'est tellement le même marché que nous réfléchissons à ce que ce soit notre grossiste belge qui livrerait pour le nord de la France. La tabelle est un combat d'arrière-garde qui ne vise qu'à protéger les intérêts de filiales de grands groupes. C'est tout. (via La Libre)

 

Réunissant alors Diff'Edit, l'outil de distribution de La Martinière avec Seuil Distribution, pour créer Volumen, il avait alors mis un terme à la pratique de la tabelle, ce « surprix ». Au 1er mars 2005, la tabelle est ainsi supprimée pour les maisons Seuil, L'Olivier, Bourgois, etc. et les livres se trouvaient alors vendus au même prix qu'en France. 

 

Mais actuellement, Interforum Benelux et Dilibel (la distribution du groupe Hachette Livre) pratiquent toujours un surcoût, qui conduit les livres à une augmentation de 10 voir 17 % entre la France et la Belgique. Le distributeur Nord-Sud, d'origine belge, la met également en application. Si Alain Kouck, PDG du groupe Editis a confirmé à ActuaLitté que pour l'instant, aucun changement dans la politique commerciale n'était prévu, le groupe Hachette Livre ne souhaite pas faire le moindre commentaire. Il n'en reste pas moins épatant que les deux plus importants groupes d'édition français pratiquent tous deux le surprix sur le marché belge. 

 

Une pratique "plus que jamais anachronique"

 

Auteurs d'une première lettre ouverte adressée aux deux groupes, les libraires de Belgique poursuivent aujourd'hui leur action, avec une pétition réclamant « Le même livre au même prix, en Belgique et en France ». Historiquement, la tabelle était utilisée pour « pour couvrir les frais de douane et les risques de change entre les francs belges et les francs français ». Pourtant, si elle fut instaurée par un arrêté ministériel en 1974, elle a été abrogée, en 1987. Mais par la suite, les distributeurs français ont entretenu cette surfacturation – le combat dure alors depuis près de 30 ans.

 

« Dans une même communauté linguistique, avec la mise en circulation de l'euro, les arguments pour justifier cette pratique sont devenus plus que jamais anachroniques », estiment les signataires de la pétition.

 

Retrouver la lettre ouverte

« Comment Hachette et Interforum “rançonnent” les librairies de Belgique »

 

 

Outre que cette augmentation de prix est très mal perçue par les clients des librairies, deux conséquences directes sont observées sur le marché belge : 

  • ce sont les lecteurs, les bibliothèques et les libraires qui financent la structure de ces distributeurs 
  • les libraires belges sont fragilisés par la concurrence des opérateurs de vente en ligne, sur qui ne pèse pas la tabelle

Ainsi, le Syndicat des libraires francophones de Belgique demande que les trois distributeurs renoncent à cette pratique commerciale, « qui met en danger la librairie belge et défavorise le lecteur belge ». Une approche tarifaire respectueuse de chacun relèverait d'un enjeu « non seulement commercial, mais aussi culturel et politique ».

 

Retrouver la pétition en ligne.

 

De son côté, la société Renaissance du Livre, dont l'outil de distribution, La Caravelle, prend en charge Renaissance du livre, Gallimard, Auzou, Actes Sud, Casterman, a également souligné son attachement à la détabellisation. Elle insiste sur le fait que la très grande majorité de ses éditeurs distribués ne pratiquent pas cette ponction.

Unique en Europe, et seulement d'application en Belgique francophone et en Suisse, cette pratique héritée du passé consiste à marger le prix public des livres français, cela sans plus d'autre raison économique autre que de générer davantage de profits. Ce surprofit est réparti à raison de plus ou moins deux tiers pour le distributeur étranger de livres en Belgique, un tiers étant perçu par les libraires. Cette pratique est inique, car elle appauvrit le consommateur belge au profit de groupes étrangers qui perçoivent ainsi un revenu supplémentaire loin d'être négligeable. (voir le communiqué)

 

« Le vrai risque, actuellement, pour les libraires belges, c'est la vente en ligne par des opérateurs américains. Parce qu'en refusant la tabelle, on précipite le client vers internet – et on prendrait un véritable risque, celui de se priver de clients », nous assurait Alexis Chaperon, des librairies Filigranes.

 

Soulignons qu'une étude datée de 2010 exposait deux points essentiels : 69 % des ouvrages vendus en Belgique sont exportés de France et plus de la moitié se voient appliquer une surtaxe. « La tabellisation sert à financer les coûts de diffusion et distribution en Belgique : le groupe Editis a choisi de disposer d'une antenne, avec une équipe commerciale », nous précise Anne Lemaire, directrice commerciale d'Interforum Benelux. En 2011, Hachette le disait aussi : « Ce différentiel se justifie par le surcoût de la distribution sur un réseau dense de librairies et sur un marché où le prix unique ne s'applique pas. » (via Libération)

 

Un discours que les libraires entendent depuis des années, mais pour qui le surcoût ne justifie pas le service fourni – ceux que nous avons contactés nous le confirment volontiers.

 

Les auteurs de Belgique se sont également mobilisés : ils sont plus de 160 à avoir signé une lettre ouverte pour mettre un terme à la tabelle. Et les bibliothécaires devraient prochainement entrer dans la danse eux aussi. Selon nos informations, le ministère de la Culture belge a été particulièrement sensible à la question, et affiche auprès des professionnels une volonté forte de leur vernir en aide. Et, chose très intéressante, le syndicat des éditeurs de Belgique, qui compte parmi ses membres les distributeurs en question, a décidé de ne pas les soutenir vis-à-vis de la tabelle.