Édition scientifique : les tarifs de Cairn jugés contraires à l'égalité linguistique

Antoine Oury - 24.08.2018

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Créée par plusieurs éditeurs de revues de sciences humaines et sociales, à savoir Belin, De Boeck, La Découverte et Erès, la plateforme Cairn propose aux chercheurs et institutions du monde entier des abonnements pour accéder aux résultats de la recherche dans ce domaine. Mais, au Canada, un consortium d'universités et autres institutions de recherche dénonce une discrimination entre francophones et anglophones par les tarifs d'abonnement...





 

Le Réseau canadien de documentation pour la recherche (RCDR), né d'un partenariat d’universités canadiennes unies pour obtenir de meilleures conditions d'accès aux résultats de la recherche, a annoncé, le 18 juillet dernier, qu'il renonçait à sa licence nationale avec Cairn, un agrégateur de publications francophones en sciences humaines. Dans un article publié sur son site, le RCDR détaille les raisons de cet échec des négociations.

 

« La décision survient après que Cairn ait indiqué qu’il n’éliminerait pas sa politique de tarification basée sur la langue, selon laquelle les établissements francophones et bilingues membres du RCDR doivent payer un montant significativement plus élevé que les établissements anglophones pour un accès à l’ensemble de sa collection », indique le RCDR.

 

Depuis le 31 juillet, la rupture entre Cairn et le RCDR est bel et bien consommée : il s'agissait d'une « offre opt-in », par laquelle les membres du réseau pouvaient s'abonner au bouquet général des revues de Cairn en dollars canadiens, ce qui évitait ainsi les taux de change défavorables. Une quarantaine de membres du réseau, sur les 75 qu'il compte, était abonnée aux revues de Cairn.

 

« Pour ce qui nous concerne, nous regrettons bien sûr la décision du RCDR mais nous continuons à chercher des solutions pour permettre aux étudiants et chercheurs canadiens de continuer à avoir accès aux revues diffusées sur notre portail » précise Jérémie Roche, chargé des négociations avec le RCDR pour Cairn, qui reconnait l'application de tarifs différents ou « différenciés » selon la langue principale pratiquée dans les établissements concernés.

 

Deux grilles, selon les usages et configurations
 

« Cairn a bien deux grilles tarifaires », poursuit-il. « La grille appliquée en France, Belgique, Suisse, en Afrique francophone et dans d'autres zones francophones a été mise au point en prenant en compte le chiffre d'affaires réalisé par les abonnements aux revues imprimées dans ces zones » : c'est dans ces mêmes institutions que les éditeurs à l'origine de Cairn vendent le plus d'abonnements. « L'idée était que le chiffre d'affaires du numérique viendrait peu à peu remplacer celui de l'imprimé, dans ces zones où les revues étaient le plus vendues. »

 

L'autre grille tarifaire, proposée aux établissements dont la langue principale n'est pas le français, fait apparaitre des tarifs remisés. « L'objectif de Cairn est de favoriser la diffusion et la pérennité des revues francophones de sciences humaines et sociales dans le monde », explique Jérémie Roche. « Or, Cairn est une ressource moins utilisée dans les institutions non francophones : elle va intéresser les chercheurs francophones, ceux qui travaillent sur un domaine où le français est une langue maitrisée, comme l'histoire médiévale, la psychanalyse ou l'anthropologie, ceux qui étudiant le français ou la culture française... » 

 

Le prix remisé proposé aux institutions non francophones serait donc purement incitatif, et basé sur l'usage. « Si l'on compare l'usage de Cairn dans les universités francophones à celui dans les universités non francophones, on obtient une échelle de 1 à 10 », assure Jérémie Roche. Les deux grilles tarifaires couvrent bien sûr les mêmes contenus, avec le même nombre de revues accessibles. 

« [E]n fait, lors de la fixation des tarifs (d’un bouquet de publications : revues ou ouvrages) à appliquer aux institutions, deux approches sont envisageables : soit on considère que toutes les institutions doivent payer le même tarif, le seul critère éventuellement de différenciation étant leur taille, estimée par le nombre de leurs équivalents temps plein (ETP) », explique Jérémie Roche. « L’autre modèle de tarification consiste à considérer que, lors de la fixation des tarifs, d’autres critères (que le nombre d’ETP de chaque institution) doivent intervenir, notamment la proportion de leurs étudiants/chercheurs à même d’utiliser notre service, c’est-à-même de consulter les publications faisant partie de “nos” bouquets. C’est le modèle que nous appliquons depuis plus de 10 ans en Europe où une université anglaise, espagnole ou allemande se verra proposer un prix inférieur à celui appliqué à une université française de même taille. »

 

« Aujourd'hui, près de 200 universités non francophones, dont plus de 35 universités américaines, consultent Cairn, il n'y en aurait qu'une ou deux avec la seule grille tarifaire francophone. C'est ce qui permet d’améliorer le rayonnement, au-delà du bassin francophone, des diverses publications que nous diffusons. », souligne Jérémie Roche, qui précise que le chiffre d'affaires aujourd'hui généré par ces achats à l'étranger n'est pas négligeable pour les éditeurs, qui développent d'ailleurs une édition internationale de Cairn, en anglais. « La grille tarifaire standard appliquée dans les pays francophones doit refléter une certaine logique économique, et nous sommes loin des grands groupes côtés en bourse de l'édition scientifique. »
 

Un dialogue qui n'est pas fermé

 

Le geste envers les bibliothèques et institutions de recherche non francophones n'en est pas moins mal perçu, au Canada, puisque le RCDR comprend « des établissements francophones, anglophones et bilingues » : la tarification différentielle selon la langue serait alors hors de propos, et, qui plus est, difficile à déterminer.

 

Le monde scientifique victime
des revues prédatrices

 

« Si nous reconnaissons que de nombreux établissements francophones et bilingues ont besoin des contenus de qualité de Cairn, une entente nationale représentant les besoins des établissements canadiens ne devrait pas être fondée sur la langue. Nous appuyons le refus du RCDR d’accepter une proposition qui est contraire à nos valeurs et principes communs », a déclaré Guylaine Beaudry, Vice-rectrice exécutive adjointe, stratégie numérique et bibliothécaire en chef de l'Université Concordia, membre du Bureau de coopération interuniversitaire (BCI).

« Malheureusement, jusqu’à présent, nous n’avons pas réussi à convaincre nos interlocuteurs canadiens du bien-fondé de cette approche fondée sur des prix “différenciés” », admet Jérémie Roche. « Mais nous n’excluons pas d’y arriver, d’autant que la difficulté à laquelle nous sommes, pour le moment, confrontés ne tient pas au coût global de notre service pour l’ensemble des établissements canadiens, coût global que chacun, je pense, s’accorde à considérer comme raisonnable, mais uniquement à son mode de répartition entre établissements. »




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