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Édition : une littérature Covid-19 prête à contaminer les librairies

Gariépy Raphaël - 29.05.2020

Edition - Les maisons - livres covid-19 - edition coronavirus - surproduction edition


Si la crise sanitaire n'est pas encore derrière nous, le monde se remet lentement en mouvement. Heureusement, « les nouvelles sont plutôt bonnes », assure Édouard Philippe. Le secteur de l'édition, peu à peu, reprend le rythme des parutions, alors que les librairies retrouvent une activité. La production éditoriale sur la crise du coronavirus va connaitre une certaine envolée dans les prochaines semaines : va-t-on être submergé par une « littérature Covid » ?

 

Dans les prochains mois, de nombreux ouvrages, trop longtemps bloqués par le confinement, vont de nouveau garnir les rayons des librairies. Avec une proportion significative consacrée au coronavirus, à la catastrophe sanitaire et à ses répercussions. Le livre du très médiatisé docteur Didier Raoult, Épidémies : vrais dangers et fausses alertes, paru chez Michel Lafon le 26 mars 2020, avait déjà rencontré un succès surprenant pour un livre médical. Avec plus de 9300 exemplaires (donnée GfK), il lançait alors la machine éditoriale, prompte à s'emballer, autour du sujet.
 

Le personnel soignant au premier plan


À l'image du livre du docteur Raoult, plusieurs titres passant en revue le monde médical sont prévus dans les semaines et mois qui viennent. Produits pendant la crise, ils sont souvent l'œuvre de médecins ou du personnels soignants. Alors que le pays entier était dans un état d'urgence permanent, ces récits rédigés à chaud se rapprochent du témoignage.

Certains jouent la carte du professionnel contestataire, dans l'ombre de Didier Raoult, comme le professeur Christian Perronne, médecin à l'AP-HP, qui avait d'ailleurs défendu son confrère. Son livre Y a-t-il une erreur qu'ils n'ont pas commise ? : Covid-19 : l'union sacrée de l'incompétence et de l'arrogance, sortira le 17 juin 2020 aux éditions Albin Michel.

D'autres éditeurs ont privilégié le témoignage, avec un travail suivi et une écoute de représentants du personnel de santé. C'est par exemple le cas pour Ma guerre du covid. Journal d'une urgentiste alsacienne dans la crise du coronavirus (Éditions des Équateurs, parution le 10 juin) : il relate l'expérience du docteur Claudia Chatelus, qui exerce dans le Grand Est. 

« Stéphane Loignon est entré en contact avec le Dr Chatelus dans le cadre d’un reportage sur les médecins urgentistes pour le Parisien week-end paru début avril. Il s’est très vite rendu compte qu’elle avait encore beaucoup de choses à dire et qu’elle tenait à raconter ce qui était en train de se passer dans le Grand Est. À ce moment-là, Paris n’était pas encore touchée et personne ne semblait encore avoir pris la mesure de la situation », explique l'éditrice Caroline Bokanowski. Écrit à quatre mains, le texte a ensuite été revu avec l'éditrice.

COVID-19
(Département des Yvelines, CC BY-ND 2.0)


Pour l’éditeur Stephen Carrière, des éditions Anne Carrière, le confinement imposé a conduit au projet Paroles d’internes (parution le 26 juin prochain). « Dès le premier jour du confinement, alors que je n’ai moi-même aucun lien avec le milieu médical, je me dis que cette période devait être étrange pour les internes. Il est connu que l’arrivée à l’internat est toujours un choc, un de ces moments qui définissent la carrière d’un soignant. Or, les soignants de cette période seraient pour toujours une génération à part, une “promo covid”, en quelque sorte, dans des circonstances liées à la plus grande crise sanitaire connue depuis longtemps. »

L’éditeur sollicite le fils d’un ami, et, de fil en aiguille, obtient une vingtaine de contacts, dans différentes régions françaises. « Je leur écrivais par SMS, exposant le projet, et demandais un peu de leur temps pour un entretien téléphonique. Ensuite, je transcrivais l’ensemble, que je renvoyais pour validation. J’ai essayé de poser un minimum de questions, mais il y en avait deux principales : “Racontez-moi ce qui vous a amené à la médecine ?” et “Que vivez-vous en ce moment ?”, je relançais parfois la conversation. » De ces heures d’entretien, un livre a donc été tiré, qui propose les 24 témoignages « à chaud », présentés sans commentaires, par ordre chronologique.

Le vrai sujet de Paroles d’internes n’est « pas tant le Covid que les internes eux-mêmes, la pandémie était finalement une porte d’entrée dans ce monde ». « Ce qui m’a frappé, c’était la diversité des témoignages et des émotions exprimées : il y a de la peur, de la révolte, de l’excitation… La parole est très libre, elle affirme peu et pose de bonnes questions », détaille Stephen Carrière, qui assure que ce projet « m’a passionné et fait un bien fou, en me permettant de rester dans le présent, d’être actif ».

La maison d’édition, qui travaille sur les ouvrages des mois de janvier et février prochains, n’envisage pas d’autres parutions sur le Covid-19, et versera 2 € sur le prix de vente du livre à l’Institut Pasteur, partenaire de la parution de Paroles d’internes.
 

Le temps de la réflexion, plus ou moins long


D'autres auteurs, plus habitués des maisons d'édition et parfois des plateaux de télévision, auront également été particulièrement productifs durant le confinement. Parmi ces intellectuels médiatiques, Bernard-Henri Lévy, qui publie Ce virus qui rend fou le 10 juin prochain chez Grasset, Aymeric Caron, avec La revanche de la nature le 17 juin chez Albin Michel, Edgar Morin avec Changeons de voie : les leçons du coronavirus chez Denoël, le 17 juin. Du côté des politiques, François Ruffin fait partie des plus rapides avec L'après aux éditions Les Liens qui libèrent, le 10 juin.

Marion Mazauric, directrice éditoriale du Diable Vauvert, l'avait suggéré dans un entretien accordé à ActuaLitté : « Les premières productions qui sortiront de cette période troublée seront des réflexions, des textes qui interrogent l’après. » La maison proposera elle aussi un ouvrage sur le thème, Dessine-Moi Un Pangolin - L'Après Crise Vue Par Bertrand Badie, Marie-Helene Bacque, Étienne Balibar, un ouvrage collectif qui veut s'inscrire dans la tradition d'une « littérature qui pose des questions ».

librairie distanciation


Si la production éditoriale s'est donnée pour mission d'interroger « l'après », elle anticipe parfois l'actualité. « De manière ironique, ce livre a été rattrapé par son propre sujet », commence ainsi Alexandre Laumonier, directeur des éditions Zones Sensibles, pour évoquer Les Sentinelles des pandémies. Chasseurs de virus et observateurs d’oiseaux aux frontières de la Chine, de l’anthropologue Frédéric Keck, à paraitre le 6 juin prochain.

« C’est un livre que j’ai signé il y a déjà un an, et sur lequel nous avons commencé à travailler avec l’auteur l’été dernier – il devait paraitre à la fin du mois de mai 2020. En janvier, en accord avec l’auteur, voyant l’épidémie se profiler, j’ai averti les diffuseurs pour l’avancer à la fin du mois de mars, tandis que Frédéric Keck rédigeait une préface évoquant le Covid-19. »

L’impression du livre s’accélère aussi, avec 4000 exemplaires disponibles dont 2000 mis en place, avec un bandeau contextualisant l’ouvrage dans la crise sanitaire de 2020. « Mais, au moment où notre diffuseur Les Belles Lettres devait livrer, tout a fermé », indique Alexandre Laumonier. La date de parution de l’ouvrage a donc été une nouvelle fois changée, cette fois fixée au 6 juin prochain. Malgré le délai, le directeur des éditions Zones Sensibles se réjouit du relais médiatique dont il a bénéficié, « pour un livre qui n’existe pas encore ».
 

La menace de la surproduction


Les plus attentifs l'auront remarqué : de nombreux livres consacrés au coronavirus et à la crise sanitaire seront publiés dans les premières semaines du mois de juin, au risque de poser des problèmes aux libraires, confrontés à cette vague de parutions assez proches. Pendant le confinement et la fermeture forcée des librairies, la question de la surproduction éditoriale a d'ailleurs préoccupé, à nouveau, une partie de la chaîne du livre. Sans pour autant changer les habitudes en la matière, notamment chez les plus gros éditeurs.

La perspective d’une vague de “parutions Covid” n’effraie pas trop Alexandre Laumonier : « Nous avons intérêt à ce que ce livre sorte le plus vite possible, puisqu’on observe déjà la parution en urgence, cette semaine, d’ouvrages dont je ne connais pas la qualité. Mais j’ai du mal à croire que des choses intelligentes aient pu être produites en deux mois. Le livre de Frédéric Keck découle d’un travail mené entre 2013 et 2016, avec le recul induit par le regard de l’anthropologue. Ce n’est pas un livre d’intervention, écrit et publié rapidement. »

Dans le flot des nombreux témoignages à paraître, chaque éditeur aura par ailleurs à cœur d'avancer les bons arguments, pour mettre en avant la spécificité de son livre : « À ma connaissance, peu de témoignages de médecins sur le front des urgences sont parus en librairie, du moins à ce jour. En revanche, il se démarque à mon sens des récits lus dans la presse parce que le témoignage couvre la période qui court du tout début de l’épidémie à la date du déconfinement », nous explique ainsi Caroline Bokanowski, responsable éditoriale du livre Ma guerre du covid (Équateurs).
 
Jumeau très mal considéré de l'édition, le marché de l'autoédition aura aussi été marqué par le coronavirus et la crise sanitaire : on trouve sur les plateformes des dizaines de titres, des journaux de confinement aux manuels consacrés à l'économie ou à l'entreprise post-Covid... La production, favorisée par le confinement, aura été telle que certains acteurs offrant des services d'autopublication, comme Kobo, ont dû effectuer un travail de sélection drastique parmi les propositions... Pour réduire les volumes, et supprimer des textes qui relevait de l'escroquerie.

Photographie : Librairie AL KITAB LA MARSA, TUNIS (ActuaLitté, CC BY SA 2.0)


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