Égalité hommes/femmes : le Goncourt, "un mâle nécessaire" ?

Cécile Mazin - 03.11.2015

Edition - Société - Prix Goncourt - égalité hommes/femmes - La Barbe collectif


Depuis quelques années, le collectif La Barbe s’évertue à défendre l’égalité dans les prix littéraires, considérant le simple fait que 101 lauréats du Goncourt sur 112 furent des hommes. Et comme à leur habitude, elles se sont rendu à cinq devant le restaurant Drouant, où les jurés étaient réunis, pour rappeler qu’il existe aussi des femmes auteures. Et donc susceptibles d’être récompensées.

 

 

 

« Colette était trop chaude et Sarraute trop froide. » C’est avec cette apostrophe lourde de sarcasmes que les activistes se sont réunies devant Drouant, avant l’annonce du lauréat. L’occasion de rappeler quelques données qui font toujours sourire : dans les chiffres de la rentrée littéraire 2013, on comptait 72 % d’hommes chez Grasset, 81 % chez Seuil et 82 % chez Gallimard. Les trois maisons formant la légendaire hydre GalliGraSeuil, qui était réputée pour rafler toutes les récompenses littéraires. 

 

Alors, le Goncourt, « un mâle nécessaire », comme le questionnent les membres de La Barbe ? Leur communiqué de presse a valeur de manifeste – il est reproduit ci-dessous, et mérite tout de même un peu de recul. « L’édition fait des efforts pour équilibrer les publications », nous glisse timidement un éditeur, ayant accepté de répondre, sous couvert d’anonymat. « On ne peut pas expliquer réellement cette disproportion dans les romans publiés. »

 

Ailleurs, on nous signale que pour le prix du Pen Club britannique la sélection comporte 16 personnes, 8 hommes et 8 femmes. « Cela ressemble à une bataille d’homme, et en même temps, une bataille d’argent, ce Goncourt. Et les deux vont plutôt bien ensemble. Mais si cela change chez les Anglo-saxons, cela pourra finir par changer également chez nous. »

 

Au cours de ce rassemblement, La Barbe a exhorté tout aussi ironiquement « les éditeurs et l’Académie à continuer à refuser les signatures non masculines et “leurs thèmes ! impensables, microscopiques, cette obscénité de l’intime, ces mièvreries !” Enfin La Barbe a prévenu les Goncourt contre les “faux pas” récents et les dangers de la “paritude”. »

 

 

Et voici le texte de La Barbe

 

En 1905 Rachilde publie Le Meneur de louves, mais Rachilde a mauvais genre, elle est sulfureuse, et malgré le beau virilisme du titre, Le Meneur de louves, ça ne va pas pour le Goncourt. C’était bien tenté ! 

 

En 1910, Colette propose La Vagabonde, mais Colette est égrillarde, elle a trop de corps, c’est trop charnel, c’est trop chaud, ça ne va pas pour le Goncourt. 

 

En 1930, Irène Nemirovsky fait de l’adolescente une figure tragique avec Le Bal, mais ces chamailleries entre mère et fille, ça va pas pour le Goncourt. 

 

En 1959, Sagan cisèle Aimez-vous Brahms ?, mais ces femmes divorcées, ces amours avec écart d’âge, pas convenable, ça ne va pas pour le Goncourt. 

 

En 1961, Christiane Rochefort donne Les Petits Enfants du siècle, mais ça se passe en banlieue, ça parle de machines à laver et d’allocations familiales, est-ce que c’est un sujet pour le déjeuner chez Drouant des Goncourt ? 

 

En 1964, Violette Leduc rencontre le succès avec La Bâtarde, mais ces femmes entre elles, ça ne va pas pour le Goncourt. 

 

En 1965, Albertine Sarrazin défraie la chronique avec L’Astragale, mais Albertine est une prostituée, ça ne va pas pour le Goncourt. 

 

En 1983 Sarraute se souvient avec Enfance, mais Sarraute n’a pas assez de corps, ce n’est pas assez charnel, c’est trop froid, ça ne va pas pour le Goncourt. 

 

En 1984 Sylvie Germain choisit la fresque avec Le Livre des Nuits, qui reçoit six prix littéraires, mais ça n’est pas encore assez bien pour le Goncourt. 

 

En 1999 Amélie Nothomb frappe avec Stupeur et tremblements, roman du sadisme au travail, mais ce n’est pas encore assez réaliste pour le Goncourt. 

 

Les mêmes années, le Goncourt est attribué à Claude, Louis, Henri, André, Jean, Georges, Jacques, Frédérick, Jean.... Sauf un faux pas, en 1984, en faveur de Marguerite, ils sont mâles, et ça, c’est nécessaire et suffisant pour le Goncourt. 

 

Bravo à l’Académie Goncourt qui tout au long du XXe siècle a perpétué les valeurs du XIXe siècle envers et contre tout ! Il y a danger les femmes proposeraient des manuscrits en masse, et solliciteraient en nombre des soutiens du Centre national du livre : des racontars ? Heureusement, les éditeurs et le jury Goncourt repoussent ces intrigantes ! Et leurs thèmes ! impensables, microscopiques, cette obscénité de l’intime, ces mièvreries ! Pleins de mâle vertu, les éditeurs les refusent, l’Académie Goncourt les ignore. 

 

Un faux pas l’an dernier, dame Salvayre, quel drame ! Veillez, Messieurs, à ne pas trébucher de nouveau au son de la paritude ! Ce calvaire ! Continuez à célébrer votre littérature de mâles, guerre et pouvoir, hégémonies viriles ! La Barbe vous acclame !