Égypte : la dévaluation monétaire menace les librairies francophones

Nicolas Gary - 10.01.2017

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EXCLUSIF – L’Égypte a connu une très forte dévaluation de sa monnaie nationale qui met en péril les quelques librairies francophones du Caire. En décembre, les libraires se sont réunis et ont signé un courrier commun pour alerter éditeurs et pouvoirs publics des effets de cette dévaluation. Ils sollicitent également un soutien ponctuel afin de traverser cette période compliquée qui arrive après 6 années déjà difficiles à cause de la révolution et de ses suites.

 

Street lights’ lava glow around Tahrir Square [Explored]

Place Tahrir au Caire Frank Schulenburg, CC BY SA 2.0

 

 

« Ce courrier a été transmis aux principaux distributeurs (qui sont nos interlocuteurs à l’export), au ministère de la Culture, au CNL, à l’Institut français du Caire qui va le faire remonter à son ministère, à La Centrale de l’Édition et à l’AILF qui va soutenir ce dossier à Paris afin auprès de nos interlocuteurs parisiens », nous précise Agnes Debiage, membre fondatrice de l’Association internationale des libraires francophones (AILF).

 

Les conséquences de la dévaluation opérée le 3 novembre dernier seront douloureuses – doux euphémisme – tant pour les libraires que pour les lecteurs. « Côté librairie, cela entraîne des problèmes financiers évidents : nous ne serons plus en mesure de nous approvisionner en nouveautés. En monnaie nationale, l’achat de livres français a doublé », poursuit-elle.

 

En effet, la Banque centrale a décidé d’un passage à un régime de change libéralisé avec une dévaluation de 47,7 % début novembre. Ce choix s’inscrit dans le cadre des multiples réformes qui conditionnent l’obtention d’un prêt de 11 milliards € que le Fonds Monétaire International doit opérer. Cependant, si ce prêt sur trois ans doit soutenir l’économie de l’Égypte, les répercussions sont immédiates pour la population.

 

« Pour le public, le prix des livres neufs a déjà doublé. Nous atteignions déjà des prix de 30 % supérieurs au tarif français, mais les salaires, pour les gens d’ici, n’ont pas doublé. Si le stock déjà en librairie ne sera pas concerné, cette situation aura de lourdes conséquences pour les nouvelles importations », indique Agnès Debiage.

 

Deux ans pour assimiler une dévaluation

 

Si l’Égypte reste un pays peu francophone par nature, les librairies qui ont déjà du mal à rester ouvertes sur le territoire expriment leurs plus grandes inquiétudes « sur les conditions d’accès aux livres français pour les Égyptiens concernés ».

 

Les demandes formulées dans leur courrier sont limpides : « Il faut aider les librairies à rester ouvertes, et à traverser cette période de profondes difficultés économiques. Cela conditionne d’ailleurs nos relations commerciales avec les distributeurs. Si les libraires ne sont pas en mesure de payer leurs échéances, elles se dégraderont rapidement. »

 

Un premier rendez-vous la semaine prochaine avec le ministère de la Culture est prévu, et la gérante de Oum El Dounia a bon espoir : « La ministre de la Culture était déjà venue au Caire, peut-être cela nous aidera-t-il. » En 2003, une dévaluation était survenue, note-t-elle : il avait fallu deux ans à la population pour assimiler les nouveaux prix, et aujourd’hui, « tout a augmenté dans des proportions énormes ».

 

De son côté, la Centrale de l’Édition va prendre en charge les relations avec les distributeurs. « Nous attendons les premiers retours, maintenant... »

 

 

La lettre est publiée ci-dessous dans son intégralité.

 

 

Les libraires signataires de cette lettre se sont réuni ce jour pour discuter de la situation de la librairie en Égypte. L’inquiétude est énorme et nous allons essayer de récapituler ci-dessous l’ensemble des éléments qui justifient ce courrier. Vous connaissez tous les conséquences douloureuses de la révolution égyptienne (2011) qui ont terriblement affaibli le pays économiquement. L’Égypte, les Égyptiens et les entreprises égyptiennes paient très cher cette situation et l’absence de tourisme.

 

Aujourd’hui s’ajoute aux problèmes de sécurité que les médias vous relayent régulièrement, une grave crise monétaire qui motive cette réunion. Le 3 novembre, la livre égyptienne a dévalué de 40 % en une journée, et dans les jours suivants, elle a continué à dégringoler jusqu’à 100 % de sa valeur initiale. À ce jour, on est à plus de 100 % de dévaluation. Parallèlement, une bonne partie des bureaux de change ont été fermés par la police et les banques ne délivrent toujours pas de devises.

 

Donc, les libraires n’ont d’autre solution pour payer leurs échéances, que de chercher des Euros sur le marché noir, qui en profite pour majorer le taux, et ce, au risque d’une condamnation pénale. Les libraires égyptiens ont fait d’énormes efforts pour payer une partie de leurs échéances, en perdant des sommes astronomiques. Mettez-vous dans notre situation, si vous avez des dettes à hauteur de 100 000 euros, le jour où vous les réglez elles vous coûtent très concrètement entre 200 000 et 220 000 euros.

 

Vous connaissez nos chiffres d’affaires respectifs, donc vous êtes à même de prendre la mesure des énormes efforts qui ont été faits pour payer les dernières échéances. Si les libraires ont payé tout ou partie de leurs échéances, c’était pour honorer leurs engagements, mais une telle situation ne peut pas durer.

 

Nous avons perdu beaucoup d’argent et ne pouvons plus continuer ainsi, la viabilité de nos librairies est aujourd’hui fortement en danger.

 

Nous avons besoin que les éditeurs et distributeurs nous accompagnent durant cette période, nous leur avons toujours été d’une grande fidélité. C’est la présence même du livre français dans toute sa diversité qui est en jeu.

 

Nous demandons à ce que vous réagissiez au plus vite en nous accordant une surremise de 30 % sur les échéances d’octobre, novembre, décembre 2016 et janvier 2017. Nous avons besoin, en 2017, d’échéances bien plus longues pour pouvoir continuer à travailler. D’autant que les nouvelles réglementations de la douane égyptienne nous obligent à ce que toutes les factures d’importation soient tamponnées par la chambre de commerce en France.

 

Cela peut prendre jusqu’à 5 semaines pour certains d’entre vous, ce qui est extrêmement pénalisant pour notre trésorerie. Nous attendons une réaction positive de votre part et vous prions de croire à l’expression de nos sentiments les plus respectueux.

 

Les signataires de l'appel : 

 

Librairies Renaissance — Nourhane NABIL

Les Amis du Livre — Gehane RISKALLAH

Les Livres de France — Zeina BADRAN

Franco-Egyptienne — Alain HOURIAN

Librairie Oum El Dounia — Agnès DEBIAGE

Libriarie Francophone — Hanan MAHROUS

Distri-books — André RAGHEB



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