Égypte : trois ans de prison parce qu'Abraham avait fait un cauchemar

Clément Solym - 05.04.2016

Edition - Justice - Egypte justice - poète condamnation - sacrifice brebis


La cour d’appel du Caire vient de rejeter l’appel d’une poètesse et critique, qui avait été condamnée en première instance. Cette dernière écope de trois années de prison pour avoir posté en octobre 2015 un commentaire sur Facebook, jugé blasphématoire. Fatima Naoot avait été reconnue coupable en janvier, mais niait fermement avoir eu l’intention d’insulter l’islam.

 

Fatima Naoot (via son Facebook)

 

 

C’est en vertu de l’article 98 du Code pénal égyptien que cette femme a pu être condamnée. Toute personne qui insulte ou tente de blesser des croyants, voire propage des idées extrémistes, encourt une peine allant jusqu’à 5 années de prison. Une loi sur le blasphème, donc, qui a conduit Fatima Naoot à une première condamnation. 

 

Dans son post sur le réseau, elle réagissait en réalité à une information tirée d’un journal saoudien. Dans ce dernier, on faisait état d’un père qui avait tué un mouton devant son fils, à l’occasion de la fête de l’Aïd al-Adha, ou Fête du Sacrifice. Cet événement reflète le sacrifice du dieu des Hébreux qui demanda à Abraham de sacrifier son fils. 

 

Or, l’analyse que Fatima Naoot en faisait était un brin plus pragmatique : « C’est un massacre annuel parce qu’un homme, une fois, fit un cauchemar concernant son fils, et bien que ce cauchemar soit passé [les brebis] doivent payer de leur vie le prix de ce saint cauchemar. » 

 

Autrement dit, cette femme est une hérétique, il faut la brûler. D’ailleurs, c’est aussi certainement une sorcière. 

 

Fatima Naoot avait reconnu le message, mais refusait toute connotation injurieuse. Elle avait tenté d’opposer à la cour que les humains justifient leur soif de tuer et leur plaisir de l’odeur de la viande qui cuit, en essayant de donner un sens divin à leurs actions. Pas faux : si l’on prend plaisir à quelque chose, qui inspire par ailleurs un sentiment de sécurité, et que la démarche est conforme à un ensemble de croyance, alors c’est le bonheur absolu pour l’individu. Mais le voilà alors pris dans un modèle de dépendance puissant. 

 

Outre les trois années de prison, Fatima Naoot faisait appel de l’amende de 20.000 livres égyptiennes. Pour les observateurs, la législation égyptienne souffre tout de même d’un flou généralisé qui impacte la vie quotidienne. La rédaction de la loi est trop vague, et peut finalement cibler toute personne, et toute intervention.

 

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De toute manière, estime Fatima Naoot, « il y a une accumulation de tensions dans la longue lutte entre moi et les Frères musulmans. Ils continuent de chercher un moyen pour me nuire et me jeter en prison. »

 

En février dernier, un romancier égyptien avait été condamné à deux années de prison pour outrage à la pudeur, de nouveau en seconde instance. La Cour pénale du Caire avait reconnu Ahmed Nagy coupable pour la publication d’un extrait de son roman, dans une revue littéraire. C’est un lecteur qui avait alors porté plainte

 

« Le verdict d’aujourd’hui est une parodie de liberté d’expression et de justice en général. Il intervient dans un contexte de répression plus fort, qui a conduit à ce que des universitaires soient arrêtés à l’aéroport, au harcèlement des dessinateurs pour leurs créations, ou le pillage des maisons d’édition », déplore Mai El-Sadany, expert du droit égyptien au Robert F Kennedy Center for Human Rights de Washington DC. 

 

 

(via WP, Arham)