Elena Ferrante, comme si une femme qui écrit devait être résumée à son identité

La rédaction - 06.10.2016

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À la manière du Père Noël, l’identité véritable d’Elena Ferrante a été dévoilée au terme d’une enquête menée par un journaliste italien. Mal lui en a pris, les lecteurs internationalement lui tombent dessus les uns après les autres pour dénoncer son article. 

 

Elena Ferrante, ce sont des livres appréciés, avant tout.

 

 

La voix est unanime, et vox populi, vox dei : l’identité d’Elena Ferrante est maintenant connue. Un faux compte Twitter s’est même amusé à confirmer l’information – mais pour le coup, faux compte, vraie info ? Le fait est que les lecteurs s’en moquent : les livres d’Elena Ferrante, c’est Naples, une famille, des portraits de femmes... et le nom importe peu. 

 

Récemment, un éditeur nous confiait avoir trouvé la démarche journalistique hors de propos, et déplacée : comme s’il était crucial de résumer l’œuvre d’une auteure à son identité. Un réflexe d’autodéfense machiste, parce qu’une femme ne pourrait pas avoir la possibilité d’écrire, d’être mondialement lue et appréciée, sans que l’on puisse voir sous les jupons de son pseudonyme qui s’y cache. The Conversation a donné la parole à Tom Geue, universitaire britannique, qui résume assez bien la situation.

 

 

Pourquoi il faut respecter l’anonymat d’Elena Ferrante

Tom Geue, University of St Andrews

 

Cela devait arriver un jour ou l’autre. Après les tentatives infructueuses menées par des détectives aussi pointilleux qu’érudits, le journaliste Claudio Gatti a annoncé qu’il avait fini par découvrir qui se cachait derrière le pseudonyme d’Elena Ferrante. Faut-il pour autant sortir le champagne ? Pour ma part, je ne vois pas ce qu’il y a à fêter.

 

La poussière soulevée par la tempête médiatique va mettre quelque temps à retomber. L’histoire des auteurs anonymes est jalonnée de ce genre de révélations, faites soi-disant dans l’intérêt général par des individus qui en profitent pour faire parler d’eux. Et qui, s’il y a une justice en ce bas monde, souffrent souvent d’être finalement vus comme de vils charlatans…

 

Gatti pense donc qu’il a démasqué le « véritable auteur » des livres à succès de Ferrante – une identité qui a déjà fait l’objet de bien des spéculations. Mais en admettant que ces dernières révélations soient « vraies », il y a plus important. Cette violation de l’anonymat soulève un tas de questions qui touchent au pouvoir et à l’identité. Il s’agit là d’un sujet éthique, politique et littéraire qui nous concerne tous au plus haut point.

 


 

Je travaille sur la littérature anonyme ancienne. Je sais donc parfaitement quelles raisons poussent certains auteurs à décider de rester anonymes ou de publier sous un pseudonyme. Leurs motivations diffèrent en fonction du contexte historique. À certaines époques, il était hors de propos de mettre en avant son nom en tant qu’auteur ; le statut d’auteur n’était pas employé pour affirmer son individualité. Il y a également des périodes dangereuses au cours desquelles les auteurs doivent faire disparaître leur nom, par peur des représailles.

 

Ferrante – car oui, nous devrions continuer à la nommer ainsi – s’inscrit dans plusieurs traditions d’anonymat. Toutes ces traditions ont des racines politiques radicales, des ambitions et des effets radicaux. Elle s’inscrit dans la tradition de Wu Ming, un groupe anonyme (à l’origine) de guérilla marxiste qui s’amusait en écrivant en collectif. Mais on doit surtout voir son choix de l’anonymat comme l’héritage d’une lignée de femmes combatives qui en ont fait un usage actif ; et parfois, elles n’avaient même pas le choix.

 

Dans « Une chambre à soi », Virginia Wolf observe que pour la plupart des femmes écrivains, jusqu’à son époque – par exemple Currer Bell, George Eliot, George Sand – l’anonymat est un genre de diktat issu d’une injonction patriarcale selon laquelle les femmes devraient se montrer chastes et effacées. Elle écrit :

 

« Ainsi, elles [Currer Bell et les autres] se sont pliées à la convention qui voudrait que la publicité, chez les femmes, soit détestable. Une convention qui, si elle n’a pas été établie par les hommes, a été généreusement encouragée par eux (la principale gloire d’une femme, c’est qu’on ne parle pas d’elle, disait Périclès, un homme dont on a beaucoup parlé). L’anonymat coule dans leurs veines. »

 

 

Manifeste pour l’anonymat

 

Ce qui a changé depuis 1929, c’est qu’il n’est plus détestable de faire de la publicité pour son œuvre quand on est une femme. Mais ce qui n’a pas changé, c’est que ce sont toujours majoritairement des hommes qui établissent les codes de cette publicité, sans même parler de ceux qui en tirent profit. L’expérience de Ferrante est une tentative radicale et impérieuse de prendre en main son anonymat, quand l’histoire n’a jamais permis d’en faire un véritable choix. L’acte de divulgation et de « dévoilement » de Gatti – bien qu’il s’en défende en disant que l’identité d’un auteur relève du domaine public – est en réalité une proposition de réappropriation réactionnaire.

 

[traduction par Elsa Damien d'ailleurs NdR]

 

Le « dévoilement » c’est le moment où, traditionnellement, l’homme revendique son épouse, en révélant son identité. Gatti aurait pu se contenter d’explorer la fiction de Ferrante pour comprendre qu’il y est essentiellement question de révélation et de réappropriation de soi. Ses livres sont pleins de menaces et d’actes d’hommes qui cherchent à renommer les femmes. Dans sa saga napolitaine, par exemple, Lila s’agace de son nouveau nom, après son mariage avec le grossier Stefano Carraci.

 

Il y a une foule de passages dans les livres où la narratrice, Elena, se mord les doigts d’avoir signé ses écrits de son nom. Son premier article signé est ainsi saboté par son futur amant, Nino, qui le jette à la poubelle sans lui laisser la moindre chance d’être publié. Son premier livre, fondé sur son expérience personnelle, est forcément lu comme une autobiographie, même si elle change le nom des personnages principaux, ce qui lui cause des ennuis. Enfin, sa collaboration littéraire avec Lila, qui consiste à dénoncer le gang mafieux des Solara, la met en danger. En réalité, les livres de Ferrante contiennent leur propre plaidoyer pour l’anonymat littéraire.

 

Information confidentielle

 

La « révélation » de Gatti montre que le respect de l’anonymat ne vaut que pour certaines sphères – tout son raisonnement reposant en effet sur l’information d’une « source anonyme » dont nous risquons de ne jamais connaître le nom. Mais au fond, ce n’est pas tant un problème de vie privée : ici, l’enjeu est politique. Il s’agit au fond de se demander à qui appartient Elena Ferrante. Il s’agit d’accorder à l’auteur – ou de lui refuser – le droit de parfaire son incroyable travail d’invisibilité, au-delà du cirque médiatique, au-delà des objectifs d’un système qui repose sur le patriarcat et le capitalisme.

 

Les deux protagonistes de la saga ont des approches très différentes de l’auteur. Lenu préfère signer son travail de son nom ; Lila, elle, détruit tout ce qu’elle fabrique de ses propres mains. D’ailleurs la dernière scène de la série napolitaine joue sur ce pouvoir d’auto-destruction (mais si vous ne l’avez pas encore lu, je ne vous en dirai pas plus).

 

Nous ne devrions pas interférer avec le droit de Ferrante, dans la vie – ou celui de Lila dans la littérature – de disparaître sans laisser de trace.

The Conversation

Tom Geue, British Academy Postdoctoral Fellow, University of St Andrews

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.