Eloge : ce premier regard, 'ce fut comme une apparition'

Clément Solym - 08.02.2012

Edition - Les maisons - éloge - première fois - regards


Dès lors qu'on est attentif à cette affaire de premières fois, et qu'on ouvre un livre, qu'on regarde un film, on se met en mode recherche, la moisson est riche. À croire que littérature et cinéma passent leur temps à mettre en scène des premières fois, comme si c'était là le grand ressort de l'émotion. Il faut bien, diront les esprits pragmatiques,  qu'à un moment le monsieur voit la dame pour la première fois (et inversement). Force est de reconnaître qu'ils n'ont pas tout à fait tort.

 

Il y a des livres qu'on n'oublie pas. Parmi eux, celui de Jean Rousset, Leurs yeux se rencontrèrent paru chez Corti, en face du Luxembourg (plus jeunes, on allait y acheter son Gracq, on voyait la patronne toute courbée, on chuchotait). Malheureusement, j'ai beau chercher, je ne retrouve plus cet excellent ouvrage sur mes étagères. J'ai dû le prêter, et pas qu'une fois. À Prune, à Flore, à Amandine, peut-être même à Pétunia, et là, aucune chance de le récupérer, c'est le côté contrariant des ruptures amoureuses. 

 

Il faut dire que ce livre faisait une parfaite introduction aux premières choses de l'amour. À force de chercher, je retrouve bien son Anthologie de la poésie baroque, en deux volumes, mais aujourd'hui ça n'est pas le sujet. Quoi que. Son propos ? Étudier la littérature, et notamment le roman français, par le prisme des scènes de première vue. D'où le titre, emprunté à Flaubert. Dans ces année-là, entendez quand nos lectures étaient dictées par la raison et non par le cœur, la tradition voulait qu'on ingurgite d'indigestes traités écrits par des structuralistes très matérialistes, et marxo-compatibles. Funérailles ! Des livres qui nous tomberaient des mains aujourd'hui.


À l'époque, on les portait sur l'estomac - mais on n'avait pas le droit de le dire, sauf à passer pour le dernier des imbéciles. Le livre de Jean Rousset, quoi que nourri au formalisme, était d'un autre tonneau. Son intérêt, pour ce qui nous concerne ici, tenait entre autres choses d'une typologie établie à partir d'un corpus qui touchait à l'infini. Et Rousset d'analyser avec une rigueur toute suisse cette forme que sont les scènes de première vue, selon, par exemple, que l'échange aura été heureux, entravé, différé, divisé, trompeur, voire bloqué. Une grammaire donc, qu'on appliquera avec bonheur, même si l'éditeur dans sa présentation nous met en garde « de ne pas confondre la littérature et la vie » et le catalogue de Rousset avec « un charmant art d'aimer ». Voire !

 

Armé de cette grammaire très opérationnelle, je lisais alors L'Éducation sentimentale dans le métro, à la terrasse des cafés, au soleil des jardins publics, espérant attirer l'attention de quelque jeune fille, avec l'insuccès qu'on imagine. On a ses naïvetés. Des esprits plus hardis me suggéraient l'escalade dans la violence, par des lectures plus terroristes, De l'Amour, le Journal d'un séducteur ou La Philosophie dans le boudoir, tous ces ouvrages étant selon eux mieux à même de créer l'événement, ce que je fis, mais en vain, aucune première fois ne venant s'inscrire à mon actif grâce à cet artifice – vous voyez bien que le baroque n'est pas loin.


Ma déception fut grande de constater que Flaubert, le champion toute catégorie des plus belles scènes de première vue, ne m'avait été d'aucun secours dans, justement, mon éducation sentimentale – d'un point de vue pratique, s'entend. À vouloir placer trop haut la littérature (et sa puissance), on se retrouve tout seul dans sa petite chambre.


Aujourd'hui, lorsque je vois quelque jeune homme assis au Luxembourg, le long du bassins curieusement incliné de la Fontaine de Médicis, avec à la main un ostentatoire exemplaire du Triomphe de l'amour, j'ai envie de crier halte au feu, d'envoyer le volume trompeur rejoindre les poissons et d'inciter le jeune homme à s'adonner, non loin, aux joies du tennis, plus propice aux rencontres amoureuses, pourvoyeuses de premières fois, que l'exhibition de livres, fussent-ils de Marivaux – mais je n'en fais rien, il y a des expériences qu'on doit mener soi-même.



Petit éloge de la première fois, Vincent Wackenheim, Folio 2 €

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