Eloge : Mon royaume pour une huître, une toute première,

Clément Solym - 10.02.2012

Edition - Les maisons - huitres - goûter - manger


Exemple, l'huître. Ma fille Hélène, surnom Hibou, la regarde avec circonspection, et une pointe de dégoût – pensez au chat de Chardin. Moi, de lui vanter les grandes qualités gustatives de l'ostrea edulis, ou même de l'américaine et très à propos crassostrea virginica. Impossible que ma fille reste vierge de ce plaisir-là. « Mais comment papa peux-tu manger des choses pareilles, je veux dire des animaux vivants ? », me dit-elle, alors que la plupart du temps on irait plutôt me reprocher de me repaître d'animaux morts.


Disons-le tout net : Diderot, Ligeti, Scully paraîtront inutiles sans quelques huîtres, car alors l'éducation ne serait pas complète. Je lui réponds en substance, à ma fille, goûte, ma chérie, vas-y, lance-toi, la première fois ça surprend quelque peu, cette consistance tout à la fois molle, visqueuse et tonique, cette odeur d'iode, un pur produit de la mer, et il faudra l'avaler d'un coup, ou la croquer, car elle résiste, avec le petit bruit – tu auras pris bien soin de vérifier au préalable que l'animal est vivant, d'un coup de fourchette, d'une goutte de citron.


C'est peu aimable, mais terriblement nécessaire ; parce que si elle est morte, danger, la vengeance de l'animal est post mortem, ce sera peut-être la dernière fois. La bête se rétracte, elle frissonne, et non pas d'aise, c'est bon signe, tout est prêt pour la première fois. Un verre de petit chablis est possible, en accompagnement.

 

La vérité, la première fois qu'on gobe une huître, l'impression est assez désastreuse. Pas d'autre solution que d'avaler avec un maximum de dignité, en espérant que l'animal vivant, et qu'on se sera bien gardé de croquer, voulant ainsi conserver ses bonnes grâces, n'en profitera pas pour se venger, une fois englouti, par quelque réaction chimique hostile.


On voit bien la différence avec l'amour charnel, il ne nous viendrait pas à l'idée, histoire de s'assurer de sa qualité, de piquer hardiment d'une fourchette pointue notre partenaire, mais je m'égare, et n'ose plus envisager le citron.

 

Il s'en faut de peu que le gobeur n'en soit dégoûté à jamais. Sauf, nous y arrivons, s'il se donne la chance d'une belle deuxième fois. Dans la main gauche, l'huître (on dirait qu'elle serait vivante). Dans la main droite, la petite fourchette. Après, tout est affaire de mise en scène. Bis repetita placent.

 

On voit bien qu'en l'espèce, la vraie première fois, c'est la seconde. Une première fois, mais en conscience. Les plus courageux reliront sur le sujet les extraits d'À l'Ombre des jeunes filles en fleurs. J'ai roulé mon éditeur dans la farine, c'était un Petit Eloge de la seconde fois qu'il aurait fallu concocter, en quelque sorte un éloge de la liberté. Ou plutôt, un éloge de la récidive. Il en va des huîtres comme des chutes de cheval : il faut remonter en selle sans tarder, je veux dire retourner au plateau, faire fi des bigorneaux qui font de la figuration, et attaquer à nouveau les creuses, les fines de claires, les belons, les portugaises – réviser pour l'occasion ses mois en R.

 

On touche ici au plus profond du mystère. Le secret : ce n'est que la seconde fois que l'on mesure les effets de la première fois. Disons-le, bons ou mauvais. La der des ders, avaient dit les Poilus de 14. Sauf que non. Il y a eu cette deuxième fois dont on se serait bien passé.


Petit éloge de la première fois,

Vincent Wackenheim, Folio 2 €

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