En Allemagne, Leipzig est-elle la ville du livre ?

Claire Darfeuille - 19.03.2014

Edition - International - Allemagne - Leipzig - ville du livre


Dans son enquête* parue chez Sax-Verlag, l'historien allemand Thomas Keiderling de l'Université de Leipzig, traite de l'essor et du déclin de Leipzig en tant que cité du livre. Une exploration de l'histoire du commerce du livre en Allemagne, de la séculaire rivalité avec la foire de Francfort et une passionnante réflexion sur une appellation symbolique à laquelle aucune autre ville n'est autant attachée. 

 

 

 

 

En quoi le développement des métiers du livre -imprimerie, reliure, édition, diffusion, distribution, librairie- à Leipzig est-il lié à l'histoire de la foire ? 

 

Th. K. La foire du livre est née d'un privilège obtenu par la ville en 1497. Celle-ci a attiré les libraires de toute la région à Leipzig, précisément aux moments où se déroulaient les foires. Les marchands venaient essentiellement pour y faire des affaires durant ces périodes, car à l'époque, il y avait très peu d'éditeurs et de libraires installés à Leipzig. Avec l'usage pris de laisser les livres entreposés ici -Leipzig est décrite alors comme une « Stapelplatz »*-, ils ont été de plus en plus nombreux à s'y établir et à poursuivre leur activité de commerce aussi en dehors des périodes de foire. C'est ainsi que la foire est le point de départ de la place importante de Leipzig comme Ville du livre. 

 

* Das Stapelprivileg interdit la tenue d'autres foires dans un certain périmètre. Stapeln signifie aussi « entasser ». Seuls les commissionnaires, citoyens de la ville, avaient le droit de vendre les livres ainsi déposés par les marchands étrangers.

 

En quoi les commissionnaires -ce qu'on l'on appellerait à présent en quelque sorte les diffuseurs- ont-ils joué un rôle important ?

 

Th. K. Les commissionnaires existent dès le XVIème siècle, mais c'est à la fin du XVIIIème siècle qu'ils imposent Leipzig comme Ville du livre. A l'époque l'appellation fait référence au fait qu'à partir de 1800 presque tous les livres sont commandés à Leipzig, puis entreposés et enfin livrés selon les règles du commerce « à condition » (qui permet de refuser un article de mauvaise qualité ou de le retourner à l'éditeur), puis celles du « Kommissionshandel » (des commissionnaires représentent des éditeurs étrangers ou extérieurs à la ville et agissent en leur nom). Le terme « Buchstadt» se réfère ainsi avant tout autre chose à cette fonction logistique de la ville. Dans le même temps, l'activité d'édition et d'impression joue bien sûr un rôle important et se développe en parallèle.

 

Quand Leipzig atteint-elle son apogée comme Ville du livre? 

 

Th.K. Le point culminant est 1914, avec la formation du « Graphisches Viertel». Ce faubourg situé à l'Est de la ville regroupe à partir de 1930 environ 1 000 à 1 500 entreprises des métiers du livre. Y sont implantées de célèbres maisons d'édition, notamment les éditions Brockhaus et l'Institut bibliographique de Meyer (les deux plus importants éditeurs de dictionnaires). Mais il reste peu de trace de cette immense zone d'activités liées au livre, car 80% des infrastructures ont disparu sous les bombes lors des attaques aériennes des alliés le 4 décembre 1943. 

 

Quelle est la situation après-guerre alors que Leipzig est en zone d'occupation soviétique, puis en RDA ?

 

Th. K. De 1945 à 1952, on parle de l'exode de la ville du livre, dans la mesure où 400 maisons d'édition, imprimeries et librairies quittent la ville, avec leur production annuelle de 3 000 titres. Durant la période de la RDA, de grandes entreprises d'Etat sont créées, mais pas plus de 40 maisons d'édition, alors qu'elle étaient 600 entreprises privées auparavant. 

 

Au moment de la réunification, presque toutes les maisons d'édition est-allemandes disparaissent ou sont adossées aux maisons d'édition ouest-allemandes. Il existait ce que l'on appelait des maisons d'éditions parallèles « Parallelverlage»* constituées des maisons mères ouest-allemandes et de leurs filiales est-allemandes lesquelles avaient été confisquées, puis restituées à leurs anciens propriétaires après la réunification. C'est le cas de Brockhaus, Reclam ou Peters.

 

(* lors du partage des deux Allemagnes, certaines maisons continuent de travailler en parallèle en Allemagne de l'Ouest et à Leipzig).

 

Des principaux éditeurs du temps de la RDA, il ne reste donc presque rien. En revanche, beaucoup de petites maisons ont vu le jour depuis lors. Leipzig est ainsi en 10e position pour le nombre de titres à paraître, mais en terme de chiffre d'affaire, cela ne représente pas grand-chose, les éditeurs de bestsellers sont à Berlin ou à Munich. 

 

Comment en arrivez-vous à la conclusion que le terme de Ville du livre est inapproprié ?

 

TH.K. Je suis le premier à avoir enquêté sur le concept de « Buchstadt ». Beaucoup pensent décrire une ville d'éditeurs quand ils l'utilisent. J'ai souvent lu qu'au début du XXème siècle Leipzig était la première ville d'Allemagne en matière d'édition, raison pour laquelle elle se aurait été appelée « Buchstadt ». Cela n'est pas exact, Berlin était depuis 1870 plus importante en terme d'édition. En 1920, il y avait déjà deux fois plus d'éditeurs là-bas. Donc, le terme ne recouvre pas l'activité d'édition, il se rapporte à son activité logistique et à sa place de marché des transactions. 

 

Par ailleurs, beaucoup de ceux qui emploient le terme « Buchstadt » utilisent sans s'en rendre compte un concept communiste. En effet, en RDA, le terme « ville du livre » était célébrée de façon démagogique, sans qu'il y ait matière à le célébrer de la sorte. La « ville du livre » socialiste devait éduquer l'homme socialiste et contribuer à vaincre l'impérialisme. En pointant du doigt cette tradition, j'oblige à reconsidérer le concept de façon plus critique.

 

 

Pour approfondir

Petite histoire du développement du commerce du livre à Leipzig