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En Arménie, le peuple n’a peur de rien, pas même du coronavirus

Auteur invité - 26.05.2020

Edition - International - Arménie peuple coronavirus - pandémie covid confinement - Arménie virus épidémie


CHRONIQUES ANTI-ISOLEMENT de L’ÂME DES PEUPLES — C’est un vieux Monsieur à la longue barbe blanche, le visage hagard, le regard doux. « Babik » Artush Mirzoyan a 82 ans. Comme chaque 24 avril, il se rend de bonne heure à la colline de Ttsitsernakaberd, le fort aux hirondelles, où arrivé au sommet il déposera son bouquet d’œillets au mémorial dédié aux victimes du génocide de 1915.

Armenia
 

Seulement voilà, confinement oblige, au pied de la butte, les policiers en faction lui somment, poliment, mais fermement, de rebrousser chemin. Rien à faire. Le vieil homme temporise. « Pouvez-vous me monter avec votre voiture ? Je dépose les fleurs et je repars. »  Refus de l’agent. Sans se décourager, le vieillard répond : « Ce n’est pas grave, je reviendrai cette nuit ». Le soir venu, les policiers renoncent à la raisonner et de guerre lasse finissent par lui ouvrir le passage.

Babik Artush sera, en ce 105e anniversaire du génocide, un des rares privilégiés à pouvoir rendre hommage à la mémoire des 1,5 million de disparus sans sépulture, quand les téléspectateurs se contenteront d’une nuit du souvenir sur leur petit écran. Les plus téméraires auront suivi le concert de huit heures, agrémenté d’une marche virtuelle où les noms de centaines de milliers de victimes étaient projetés sur les colonnes du Mémorial, tout au long du concert qui s’est poursuivi jusqu’à l’aube.

Résilient et résigné, le peuple arménien s’est rapidement plié aux consignes draconiennes de l’état d’urgence décrété le 16 mars. Quinze jours plus tôt, le pays enregistrait son premier cas de coronavirus — un homme de 27 ans arrivé par un vol spécial en provenance de l’Iran voisin. On ne s’imaginait pas encore que ce fait divers allait très vite bouleverser le quotidien de ce petit pays enclavé, officieusement en guerre. 
 

Des quarantaines cinq étoiles


Les mesures de confinement d’une extrême sévérité ont ravivé le souvenir des sinistres années 1990, lorsque l’Arménie se débattait pour sa survie dans des conditions effroyables, sur fond de guerre du Karabagh contre l’Azerbaïdjan. Mais l’humour, lui, ne s’est pas évaporé. La presse internationale n’a pas manqué de se faire l’écho des quarantaines « cinq étoiles » organisées par les autorités à l’adresse des premiers malades du COVID-19.

Les suites rutilantes de l’hôtel Golden Tulip dans la station de ski de Tsahkadzor ont été réquisitionnées dès les premiers jours pour y placer 32 citoyens en isolement. « Si dans certains pays on menace, quand on ne lapide pas, les contaminés, en Arménie ils reçoivent jusqu’à présent un traitement radicalement différent » ironise l’agence de presse turque NTV, en publiant la vidéo, partagée par le Premier ministre Nikol Pachinian, montrant le personnel de l’hôtel portant des vêtements spéciaux et distribuant des plateaux-repas aux personnes isolées.

C’est que la révolution de velours est entre-temps passée par là. Le propriétaire du palace, un oligarque en délicatesse avec le fisc, s’est vu réquisitionner son bien jusqu’à ce qu’il se mette en règle. 
 

La solidarité avant tout


Porteurs d’une résilience mâtinée d’une nature « bon vivant », ici on veut encore croire aux vertus de l’alcool de mûre et au pouvoir de l’imagination. Comme ces concerts improvisés devant l’immeuble où sont confinées les personnes à risque, les anniversaires surpris pour les malades organisés par les médecins eux-mêmes, bien que soumis à une pression de plus en plus insupportable.

Une solidarité qui ne démord pas. En témoignent ces 2000 volontaires qui ont répondu en moins d’une journée à un appel lancé par des ONG pour venir en aide aux personnes âgées dans leurs domiciles. 

Les Arméniens s’étaient confinés, armés d’un sentiment de déjà-vu. Certains sont mêmes allés jusqu’à braver le virus, comme ces irréductibles montagnards de la République autoproclamée de l’Artsakh qui, décrétant que le Covid 19 s’était arrêté à leurs frontières, ont maintenu les deux tours de leur élection présidentielle, les 31 mars et 14 avril.

Mais à l’évidence, le réveil post-confinement a eu des allures de gueule de bois. Les incertitudes sont légion. À commencer par cette trop forte dépendance envers la Russie, principale pourvoyeuse de devises, d’énergie et de sécurité. Un pugilat au Parlement et le retour à un certain incivisme sont là pour nous rappeler que l’Arménie n’a pas derrière elle une culture démocratique vieille de deux cents ans.

Toujours est-il que la jeunesse veut encore croire en son immense potentiel. Avec relativement peu de moyens, la gestion des premières semaines a été des plus efficaces, cela grâce à son talent et sa capacité à se projeter. À l’image de ces programmateurs qui ont su développer une application multifonctionnelle, appelée Covid-19 Armenia, conçue pour des tests préliminaires d’infection. Se réinventer pour ne jamais disparaître.

Tigrane Yégavian, journaliste, spécialise des questions internationales. Dernier livre paru : Minorités d’Orient, les oubliés de l’histoire, Le Rocher, 2019. Auteur de Arménie, à l’ombre de la montagne sacrée, Nevicata, 2015. 
 

 

Dossier : Chroniques anti-isolement à travers L’Âme des peuples


crédit photo Rita Willaert CC BY 2.0


Commentaires
Merci du fond du cœur pour cet bel article !
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