Bayard distribué par Hachette, 'C'est une catastrophe'

Nicolas Gary - 05.06.2015

Edition - Les maisons - distribution diffusion - Hachette Livre - groupe Bayard


Le départ du groupe Bayard de la diffusion Sofedis, qu’ActuaLitté annonçait en début de semaine, entraîne un fameux revirement. Confiant désormais ses ouvrages à Hachette Distribution, l’opération sera plus ou moins douloureuse en France. Mais en Belgique, la librairie s’alarme déjà des conséquences de ce mouvement.

 

Salon du Livre et de la Presse Jeunesse à Montreuil (2013)

Certains héros de Bayard – ActuaLitté CC BY SA 2.0

 

 

« Ce n’est pas une bonne nouvelle du tout... En réalité, c’est la même catastrophe qu’avec le rachat de Volumen par Interforum », s’alarme Frédérique Dardenne, de la librairie Am Stram Gram (Bruxelles). « D’abord, parce que l’on risque de voir la tabelle appliquée sur les livres, et qu’avec Amazon, livrant en deux jours, et frais de port gratuits, cette tabelle devient plus problématique encore. »

 

La tabelle, c’est cette surfacturation, appliquée par les distributeurs Dilibel (groupe Hachette Livre) et Inforum Benelux (groupe Editis), sur l’importation de livres français. Cela consiste à facturer plus chèrement les ouvrages français, pour les lecteurs belges. Aujourd’hui remarketé sous le nom de mark-up, la tabelle représente en moyenne une hausse de prix de 12 %. 

 

« Au niveau des remises, nous serons lésés », poursuit Frédérique Dardenne. « Avec les représentants de Sodis (groupe Gallimard), nous pouvions négocier les remises, en cas de commandes importantes. Chez Dilibel, pas de négociations, et une remise toujours moins importante. C’est pire encore avec Interforum Benelux. Sans même parler de la gestion des stocks : installés en Belgique, Dilibel et Interfoum annoncent des délais de livraison de 10 jours ouvrables... »

 

Le prix, et le public, combat complexe

 

Yves Limauge, À livre ouvert/Le rat conteur, assure qu’il réalise 25 % de son chiffre d’affaires avec la littérature jeunesse. « Bien sûr, nous sommes totalement opposés à la tabelle. Ce départ de Bayard est embarrassant : les livres tabellisés, ce pourrait être très grave pour les lecteurs. » Et pas question de parler aux clients du prix des livres, pour faire œuvre de pédagogie, « une arme à double tranchant. Dire que le livre est plus cher, c’est prendre le risque que les clients nous imputent cette augmentation. Ce qui se passe en amont de la chaîne n’est pas forcément évident à expliquer ». Pour peu que cela intéresse d’ailleurs.

 

Dans le même temps, la pétition qui court dans les librairies, et a réuni déjà plus de 12.000 signatures, sensibilise les lecteurs. « Beaucoup ignorent encore ce procédé... » Et communiquer sur cette surfacturation, c’est prendre le risque « de les envoyer plus facilement sur Amazon. Le combat se révèle difficile, et délicat à mener ». Bien entendu, les libraires prévoient déjà d’écrire à Bayard, pour alerter sur ce point. « Le grand problème, c’est que les éditeurs français ne se rendent pas compte de ce que cela occasionne. La tabelle, en Belgique, reste mineure pour eux. Et les distributeurs se feront fort de ne pas dire que le prix sera plus élevé. »

 

Des héros victimes de la concentration

 

« La conséquence, c’est que les livres d’Ariol, SamSam ou Tom-Tom et Nana, verront une petite étiquette recouvrir le prix français pour pratiquer le prix belge revu », soupire Nicolas Ancion, auteur jeunesse. « Tout le problème vient de ces concentrations et renforcements entre les acteurs. Dans la distribution, ils sont trop peu nombreux, et cela s’aggrave depuis ces dernières années. » Il voit même « une pratique schizophrénique des éditeurs, qui sont distribués, entre concurrents, par un même groupe ». Espérer qu’un nouvel acteur intervienne, pour concentrer les petites maisons, par exemple, « il y a peu de chance que cela arrive. Même si cela ferait contre-feu ». [NdR : Ariol est déjà distribué par Hacehtte sous le label BDKids]

 

Chez Tropismes Libraires, Brigitte de Meeûs, la fondatrice, rappelle que la ministre de la Culture, Joëlle Milquet, « travaille à introduire la suppression de la tabelle dans le décret de loi sur le prix unique du livre. Les prochaines semaines devraient être très mouvementées » ! 

 

Anne de Bardzki, responsable du pôle jeunesse chez Tropismes Libraires confirme l’importance du secteur jeunesse « assez fort pour la librairie. Que ce soient les albums pour les petits, ou dans la découverte pour les plus grands, cette littérature porte bien des choses. » Évoquant les séries à succès, elle souligne combien des œuvres comme Harry Potter, ou Twilight ont « su faire rencontrer le plaisir de la lecture ». 

 

Aujourd’hui, la jeunesse, album ou roman, est le deuxième plus important rayon de Tropismes, et la libraire s’inquiète par avance « des réactions négatives qu’auront les clients. Les éditeurs distribués par Interforum et Hachette ont une forte présence, quand des ouvrages de Gallimard ou L’école des loisirs ne sont, eux, pas tabellisés ». Pour les parents, et les lecteurs, « ce sera simplement un éditeur de plus qui s’ajoute à la liste, avec l’incompréhension que cela occasionnera. Mais c’est important que les éditeurs se préoccupent de la Belgique, et n’oublient pas que l’on existe ».

 

Toujours internet en embuscade

 

Régis Delcourt, président du Syndicat des libraires francophones de Belgique ne cache pas une certaine déception. « Personne n’était averti, évidemment. Et le danger de la tabellisation des livres, les libraires de Belgique le connaissent bien : les clients recourent à internet pour contourner le problème de ces livres plus chers qu’en France. »

 

Il faudra attendre le 1er janvier 2016, pour que les ouvrages du groupe Bayard soient donc distribués par Hachette, qui se charge déjà de la filiale Milan. « C’est toujours problématique, quand on arrive après ces signatures d’accord. Il faut espérer que rien n’a encore été acté pour l’instant et que nous disposerons d’une marge de négociation. » 

 

Le Syndicat a sollicité un rendez-vous auprès de la ministre de la Culture, Joëlle Milquet, pour lui remettre publiquement la pétition contre la tabelle. Avec l’espoir de porter un coup de plus contre ce qui est décrit comme « une aberration d’un autre temps ».

 

Sollicité, le groupe Hachette n'a pas encore répondu à nos demandes.