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En Colombie, guerre et inégalités ne sont pas en quarantaine

Auteur invité - 06.05.2020

Edition - International - Colombie covid virus - coronavirus Colombie confinement - population Colombie virus


CHRONIQUES ANTI-ISOLEMENT de L’ÂME DES PEUPLES — « Eucalyptuuuuus ! » Le cri du paysan descendu des montagnes et bravant la quarantaine instaurée depuis déjà le 20 mars pour vendre ses quelques branches, remède maison contre les insuffisances respiratoires, déchire le silence du centre historique de Bogota plusieurs fois par jour. 
 
par Anne Proenza


Bogota, © Anne Proenza

 
Les rues, perchées à 2600 mètres d’altitude et autrefois remplies d’étudiants, de touristes, de fonctionnaires et de vendeurs à la sauvette sont quasi désertes. Une autre annonce perce la tranquillité inédite du centre de la capitale colombienne : « Vous n’avez rien à faire dehors, nous sommes le service de santé de la mairie, nous vous rappelons les mesures d’hygiène et de sécurité, lavez-vous les mains toutes les trois heures, respectez la distanciation sociale, sortez le moins possible, faites de l’exercice. »

Ailleurs, comme le montrent les vidéos qui tournent sur les réseaux sociaux, des policiers dansent sur les trottoirs et offrent des cours de Zumba aux habitants de grands ensembles habités par les classes moyennes. Ou dans le même genre, sur la côte Caraïbe, des amis de Santa Marta ont découvert de leurs fenêtres face à la mer un navire de gardes-côte, dont les militaires dispensaient sur le pont un cours de gymnastique aux habitants de la plage interdits de mer depuis le 20 mars.

Images folkloriques qui ne disent évidemment pas tout, tant s’en faut du confinement colombien. D’ailleurs en Colombie on ne dit pas confinement, mais isolement préventif, ou quarantaine. Le confinement existe depuis la nuit des temps et est lié à la guerre : c’est celui dont souffre les villageois, les paysans, les communautés amérindiennes ou afro-descendantes pris sous les tirs ou les contrôles des groupes armés, voire de l’armée quand ils ne peuvent sortir de leurs villages pendant des jours, des semaines, des mois à cause des mines antipersonnelles, des combats, des menaces.

Et cela n’a pas cessé avec l’expansion du Covid-19. Personne n’a mis la guerre sous quarantaine. Sur les chats des journalistes, les alertes tombent tous les jours avec leurs lots de mort et de déplacés, dont les médias officiels parlent peu ou si rapidement. Entre le 22 et le 24 avril, sept « leaders sociaux » ont été assassinés, quatre vingt quatre depuis le début de l’année 2020, ainsi que 24 ex-guérilleros des Farcs, selon le décompte de l’ONG Indepaz qui tient à jour ce terrible registre.

Derrière l’expression leader sociaux, il faut lire et imaginer des hommes et des femmes, militants des droits de l’homme, défenseurs de l’environnement, responsables politique locaux, dirigeants associatifs, délégués syndicaux, dirigeants paysans, indiens, afro-descendants etc. qui se battent courageusement pour les droits des leurs dans des territoires souvent incertains et ignorés de la capitale. « Les groupes armés illégaux semblent profiter de l’enfermement de la majorité de la population pour étendre leur présence, leur contrôle sur les territoires » s’est même inquiété le bureau des droits de l’homme des Nations Unies depuis Genève.

Et si la guérilla de l’Armée de Libération Nationale (ELN) avait annoncé un cessez-le-feu unilatéral d’un mois, celui-ci prend déjà fin le 30 avril et n’a été suivi par aucun des autres groupes armés : dissidence des FARC, paramilitaires, narcos… 
 

Des maux pour le dire et le voir


« Oh moi, je suis confiné depuis deux ans », soupire un grand gaillard qui a dû fuir son territoire et vit caché loin des siens pour se protéger. Il nous a téléphoné un soir de tristesse de la semaine dernière après l’assassinat d’un de ses compagnons. « Inquiet pour la pandémie, mais surtout pour notre situation comme leaders sociaux. Ils continuent à nous tuer. »

La pandémie (qui n’a pas non plus freiné la déforestation) met donc à jour les maux de la Colombie, dont le plus grand est d’être un des pays les plus inégalitaires de la région. Au bout de cinq semaines de confinement drastique et anticipé — avec interdiction totale de sortir pour les plus de soixante-dix ans, et, selon les villes, couvre-feu le soir et le week-end, limitation de sortie pour faire les courses selon le genre ou le numéro de carte d’identité — l’épidémie (près de 8000 cas confirmés et 358 morts au 4 mai) n’a pas encore atteint son pic.

Mais le gouvernement, sous la pression des milieux économiques, a déjà commencé à assouplir les mesures de confinement autorisant, à partir du 27 avril, les secteurs de la construction et du textile à reprendre progressivement le travail. 

Signe de la résilience des habitants de ce pays dynamique et meurtri, aussi grande que les carences sociales éternelles de l’état, les solidarités se multiplient. Particuliers, ONG, petites entreprises, beaucoup distribuent et partagent à leurs portes. Le gouvernement et les pouvoirs locaux tentent, pour parer au plus pressé, de distribuer des aides alimentaires d’urgence, mais sans structures adéquates et une longue tradition de détournement des fonds de l’état, l’affaire n’est pas facile.

Une ligne d’aide et de crédit d’urgence mise en place par le ministère de l’Agriculture pour les agriculteurs a profité en premier lieu… aux grands propriétaires et non aux petits paysans. 

L’opposition a proposé un projet de loi qui octroierait à 32 millions de personnes (sur une population totale d’environ 50 millions) un « minimum vital » pendant la durée de la pandémie… C’est dire le nombre de personnes dans le besoin. 

À Bogota, à la tombée de la nuit, on entend le bruit des cuillères qui tapent en rythme sur les casseroles, en provenance des quartiers de plus en plus pauvres qui grimpent à l’assaut de la montagne.

Il y a quelques mois les « cacerolazos » sonnaient dans toute la Colombie comme une même révolte sociale inédite, plutôt joyeuse et optimiste, en protestation contre le gouvernement, pour réclamer plus de justice sociale et l’application des accords de paix signés entre le gouvernement et les Farc fin 2016 et qui semblent tout à coup si loin. Les concerts de casseroles quotidiens disent aujourd’hui tout simplement : « On a faim ». 


Anne Proenza est une journaliste française établie en Colombie d’où elle suit l’actualité du pays qu’elle connaît de longue date pour de nombreux journaux francophones, dont Libération, Le Soir et Le Temps. Colombie, guerres et paix, a été publié en octobre 2019 aux éditions Nevicata.

Dossier : Chroniques anti-isolement à travers L’Âme des peuples


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