« En France, on ne soutient pas assez les start-ups de la culture » (AFDEL)

Antoine Oury - 25.11.2015

Edition - Economie - start-ups culture - web numérique économie - AFDEL Loïc Rivière


La 2e édition du Forum de Tokyo, organisée par l'AFDEL, Association française des éditeurs de logiciels et solutions internet, a réuni des représentants du monde de la culture, des responsables politiques et des experts pour évoquer différents sujets relatifs à internet et à son économie. Le monde du livre a été évoqué, puisqu'il fait partie de ces secteurs qui devront s'appuyer sur le réseau pour perdurer.

 

Livre Numerique

(Owni /-), CC BY-NC 2.0)

 

 

Pour le moment, les acteurs du livre se comptent sur les doigts d'une main, au sein de l'AFDEL : Youboox, Apple et Google sont adhérents de l'organisation professionnelle, mais la présence d'autres jeunes entreprises comme Librinova, Milibris ou Bookoreille ou encore celle du Syndicat National de l'Édition prouvent l'intérêt du secteur pour les questions économiques ou juridiques qui animent le numérique en ce moment. En tant qu'organisation professionnelle, l'AFDEL réalise un travail de lobbying, mais accompagne également ses membres avec des services juridiques ou de la mise en relation avec les investisseurs, par exemple.

 

« Nous sommes très attachés aux sujets culturels », explique Loïc Rivière, délégué général de l'AFDEL, « et l'objectif est de fédérer les starts -ups, notamment, pour défendre leurs intérêts. » Par exemple sur la conformité du modèle d'abonnement au prix unique du livre...

 

"Si l’on considère que la défense de la culture française et de la diversité culturelle est un combat de premier ordre, alors il faut y mettre les moyens."

 

Outre les tables rondes sur les modèles d'affaires ou le statut de l'hébergeur, le Forum de Tokyo a également été marqué par la publication du livre blanc de l'AFDEL, qui décrypte les raisons de l'échec de l'ebook à la française. « Une vision transparaît assez bien du livre blanc, je pense : en France, on ne soutient pas assez les start-ups de la culture », estime Loïc Rivière, « alors même qu'il s'agit du meilleur moyen d'offrir une réponse industrielle française », notamment aux acteurs dominants du marché, principalement américains. « Il manque un fonds sectoriel dédié à la culture et aux start-ups, comme il en existe dans la cybersécurité, par exemple. Si l’on considère que la défense de la culture française et de la diversité culturelle est un combat de premier ordre, alors il faut y mettre les moyens », souligne le délégué général de l'AFDEL.

 

À ce titre, il suffit de comparer ce qu'un Scribd, plateforme de lecture en streaming américaine, peut faire en termes de levées de fonds, face à un acteur français comme Youboox, pour lequel la recherche d'investisseurs est encore délicate. Les investisseurs en capital-risque sont généralement à la recherche de placements rentables, qu'une start-up est rarement en mesure de fournir, sauf succès éclair – et les cas sont rares.

 

La prise de participation de sociétés du secteur du livre serait un premier pas souhaitable, à même de renforcer les start-ups et de conforter les investisseurs. « À travers le livre blanc et le Forum, nous souhaitons convaincre les éditeurs de s'engager de façon un peu plus volontariste. La stratégie serait de commencer à investir un peu dans ces start-ups, et, de ce point de vue, le streaming musical est intéressant : les producteurs musicaux ont négocié des taux de reversement pour le partage de la valeur, mais ils ont également pris des participations dans les sociétés comme Deezer », analyse Loïc Rivière.

 

Le constat d'un certain malentendu qui ne s'arrête pas aux éditeurs : « On entend parler de MO3T [projet de librairie numérique porté par Orange, NdR] depuis quatre ans, mais il n'y plus d'annonce conséquente sur le sujet, et il n'y a pas d'impulsion forte du marché pour que cela émerge. En France, nous sommes beaucoup moins bons qu'ailleurs pour "chasser en meute", c'est-à-dire construire des consortiums d'industriels avec des PME, pour attaquer un marché. »

 

Loi Lemaire, réforme européenne, des chantiers nombreux

 

L'AFDEL ne manque pas d'occupations : le projet de loi numérique d'Axelle Lemaire comportait plusieurs volets très positifs, selon l'association, comme le développement de l'open data du public et la protection du consommateur, de nature à encourager la confiance dans l'économie numérique.

 

À l'inverse, l'AFDEL déplore certains articles instituant des mesures de régulation « un peu à l'aveugle, sans étude d'impact ni consultation des entreprises concernées ». Sur la question de la portabilité des abonnements par exemple, Loïc Rivière est sceptique : « La portabilité permettrait ainsi d'exporter des playlists créées sur un service musical vers un autre : pour l'industriel, cela fragilise considérablement la relation avec l'abonné. Il suffit qu'un autre service casse les prix, et le consommateur sera encore plus enclin à changer de service. Cela provoque une mise en danger de la fidélisation du consommateur, et le modèle économique », explique Loïc Rivière.

 

L'autre sujet chaud, discuté pendant le Forum, concerne le statut de l'hébergeur, dont les ayants droit souhaitent le réexamen : l'idée serait de le rapprocher de celui d'un éditeur, qui doit participer au financement de la culture et peut éventuellement se soumettre à une régulation vis-à-vis de son pouvoir de diffusion. « La position de la France reprend celle des ayants droit : d'après le gouvernement, ces plateformes doivent être impliquées dans le financement et la défense de l'exception culturelle, ou encore se soumettre à des quotas de diffusion », détaille le délégué général de l'AFDEL.

 

Faire assumer des responsabilités à un hébergeur reviendrait à lui reconnaître un pouvoir d'éditorialisation, explique Loïc Rivière, « qui changerait le visage d'internet » : ainsi, Google pourrait par exemple être contraint d'afficher 30 % de musique française dans ses résultats, ce qui modifierait complètement les résultats du moteur de recherche.

 

L'AFDEL espère ainsi apporter un regard autre dans les débats culturels : concernant l'interopérabilité, un des sujets les plus fédérateurs au sein des métiers du livre, le discours est ainsi peu commun. « Si l'interopérabilité signifie imposer à des industriels des modèles totalement ouverts sur les innovations qu'ils créent, cela constitue une atteinte à la liberté d'innovation. Au départ, un industriel innove en essayant de définir le meilleur format, et essaye d'attirer le maximum d'utilisateurs sur ce format. S'il sent que le format fermé est un frein au développement du marché, il l'ouvrira forcément », assure Loïc Rivière.

 

Le Kindle a donc de beaux jours encore devant lui...