En Israël, les manuels scolaires évitent soigneusement la question palestinienne

Gariépy Raphaël - 11.08.2020

Edition - Société - société Israël Palestine - histoire éducation livre - université étude


Durant toute sa scolarité, un élève israélien ne sera que très peu confronté à l’existence des Palestiniens. Une étude d’Avner Ben-Amos de l’Université de Tel-Aviv montre ainsi que l’occupation est rarement mentionnée dans les manuels d’histoire, d’éducation civique ou de géographie. 
 
Israel

 
Avner Ben-Amos est professeur d’histoire de l’éducation à l’université de Tel-Aviv, auteur notamment d’Israël, la fabrique de l’identité nationale aux éditions du CNRS. Le quotidien israélien Haaretz revient sur l'une de ses récentes études portant sur l’approche scolaire de l’occupation choisie par le pays. 
 

Des inégalités invisibles 


Dès le plus jeune âge, les élèves israéliens semblent avoir droit à une vision géopolitique très orientée. Le professeur prend l’exemple d’un manuel pédagogique d’une quarantaine de pages destiné aux enfants d’une dizaine d’années. Mené par une fillette fictive nommée Shulamit qui parle de sa maison et de sa famille, l’ouvrage donne un aperçu des diverses communautés de la société israélienne.

« Neveh Daniel est une communauté rurale située dans la région de Judée-Samarie et appartient au Conseil régional de Gush Etzion », explique Shulamit, « Déjà à l’époque biblique, les juifs vivaient dans cette région et la Bible raconte divers événements qui s’y sont déroulés. Par exemple, c’est là que les patriarches et les matriarches ont été enterrés, et c'est ici que les histoires du roi David et du livre de Ruth ont eu lieu. »

Le livre, qui décrit dans le détail l’organisation de la vie en communauté, néglige cependant un détail : les voisins palestiniens de Shulamit n’ont pas les mêmes droits que les membres de sa famille. La seule mention de ce fait pourtant peu anodin tient en quatre mots à la fin d’une phrase : « Les 1,7 millions à 2,9 millions de Palestiniens qui vivent dans la région de Judée et Samarie ne sont pas des citoyens israéliens ».

 

Un combat pour la mémoire 


Pour Ben-Amos il s’agit d’une forme de « déni interprétatif » tout à fait conscient. Dans la plupart des ouvrages, le contrôle juif des territoires et le statut inférieur des palestiniens apparaissent comme une situation naturelle et évidente à laquelle on n’a pas à penser. Or, cela n’a pas toujours été le cas. 

La première édition du principal manuel d’éducation civique du pays abordait ainsi en détail le débat israélien sur l’occupation. Utilisé pendant 15 ans, il a ensuite été réécrit au profit d’une version qui ne mentionne pas les droits limités des Palestiniens en Cisjordanie. La question du conflit et de la colonisation ayant été réduite à quelques phrases par des ministères de l’Éducation orientés à droite. De la même façon le gouvernement, entre 2001 et 2006, s’est également opposé aux tentatives d’enseigner le récit palestinien.
Le professeur considère que le message véhiculé par les manuels scolaires publiés dans les 30 premières années après 1967 s’apparente à « une lente intériorisation de l’importance de la guerre », tous les livres d’histoire ne cessant de célébrer « la grande victoire ». Ces deux dernières décennies, une reconnaissance limitée de l’occupation est apparue, mais avec un déni de ses répercussions. Certains des manuels d’histoire qu’il a examinés se terminent en 1970, ce qui suggèrerait « un désir d’éviter de traiter d’un passé plus récent qui pourrait être controversé »


De la carte aux territoires (occupés) 


Concernant la géographie, qui n’est pas une matière obligatoire, Ben-Amos a constaté que les manuels n’ignorent pas complètement le conflit israélo-palestinien autour des frontières, mais évite soigneusement de parler de l’inégalité de l’affrontement et de la violence à l’œuvre. 

L’Ancien Testament est quant à lui souvent convoqué dans le débat pour justifier les racines du peuple et de la culture israéliens au sein des régions de Judée et Samarie . Les cartes des manuels de géographie décrivent la zone entre la mer Méditerranée et le Jourdain comme un espace unifié, parfois parsemé de quelques taches brunes marquant la zone A régie par l’autorité palestinienne.

« L’approche transmise aux étudiants est qu’il n’y a pas de différence fondamentale entre ce qui se passe au-delà de la Ligne verte et la réalité à l’intérieur de la ligne ; qu’il s’agit d’une continuation géographique et historique naturelle », affirme l'historien. 

Pour lui ces « absences » et la vision du conflit qui en découle sont liées à une forme d’autocensure des autorités éducatives. En l’absence de directives claires, personne ne veut être mis sur liste noire et dénoncé – sort reservé aux enseignants et éditeurs qui tentaient de véhiculer un message plus nuancé.

« Ce n’est pas un déni simpliste, affirmant que cette réalité n’existe pas. C’est un déni plus complexe, basé sur le fait que les responsables pédagogiques connaissent la réalité dans les territoires, mais ne veulent pas ou ne peuvent pas l’admettre » conclue le professeur.


Crédit photo : Photo RNW.org CC BY-ND 2.0


Commentaires
C'est bien de dénoncer cela en Israel. Ce serait bien de dire que... tout le monde fait pareil.

Les États-Unis ont romancé leur histoire depuis la Guerre de Sécession (appelée deuxième guerre d'indépendance... dans le Sud) avec une vision très manichéenne du conflit. Tout est à l'avenant depuis (notamment les « oublis » de financement des Nazis dans les années 30 (et même après le début de la guerre)), le déclenchement « surprise » de Pearl Harboug, la même attaque bidon qui a déclenchement la guerre du Vietnam...

En France, c'est pareil : la France a commencé en 1789. Avant, c'était l'obscurantisme, la tyrannie des rois. En 89 est apparu La Lumière. On ne dit rien du premier génocide de l'histoire, la Vendée. On ne dit rien de l'affaire des fiches, des expulsions des congrégations (20 000 moines et moniales virés de France), la loi de 1905 (un gros vol bien organisé) est vanté comme un progrès social, c'est la République qui a inventé l'école pour tous, Pétain est un gros méchant (mais tout ce qui a été mis en place sous Pétain a été gardé pour fonder la IVe République). On honore Mitterrand en oubliant une grosse partie de son CV (Cagoule, Francisque, FLN, faux attentat, etc.). On pourrait parler en ce moment de la traite négrière qui oublie généreusement que le gros de la traite a été faite (jusqu'à aujourd'hui encore hélas) par les Africains eux-mêmes.

Bref, chaque pays utilise l'histoire pour fabriquer de bons électeurs. Le livre est justement fait pour éclairer l'adulte. Qui est censé alors protéger son enfant des déformations de l'enseignement... obligatoire. On se demande pourquoi ?
"Tout le monde fait pareil"? Pareil sur QUOI? L'unique colonisation sur laquelle les dirigeants se taisent est bien celle concernant les Palestiniens. Et si les livres d'Histoire occultent soigneusement cette tragédie, on peut sans-doute compter sur l'éducation des parents, car au fond les livres d'Histoire ne sont qu'un outil pour les instructeurs que sont les enseignants.Un parent-enseignant.
"Le livre, qui décrit dans le détail l’organisation de la vie en communauté, néglige cependant un détail : les voisins palestiniens de Shulamit n’ont pas les mêmes droits que les membres de sa famille. La seule mention de ce fait pourtant peu anodin tient en quatre mots à la fin d’une phrase : « Les 1,7 millions à 2,9 millions de Palestiniens qui vivent dans la région de Judée et Samarie ne sont pas des citoyens israéliens ». "



C'est évidemment contradictoire : le livre ne néglige rien et il est inattaquable : quand il dit que tous ne sont pas citoyens, cela signifie qu'ils n'ont pas les mêmes droits ni devoirs (pas de service militaire). Ca s'adresse à des gosses de 10 ans, même pas au collège, il n'y a pas moyen de développer beaucoup plus. Sur tous les sujets à cet âge-là, les livres sont plutôt simplistes.



"Les manuels n’ignorent pas complètement le conflit israélo-palestinien autour des frontières, mais évitent soigneusement de parler de l’inégalité de l’affrontement et de la violence à l’œuvre." Qu'est-ce que c'est l'inégalité de l'affrontement et de la violence en l'occurrence ? Comment l'universitaire imagine-t-il que les élèves l'ignorent ?



L'article repose sur les impressions (même pas les hypothèses) d'un universitaire bien militant. On attend sa prochaine étude sur l'enseignement du Hamas et de l'OLP.
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