En Italie, la diversité dans l'industrie du livre gravement mise en péril

Nicolas Gary - 21.02.2015

Edition - Economie - Mondadori Italie - édition Rcs Libri - industrie concentration


En Italie, le regroupement des groupes Mondadori, détenu par la famille Berlusconi, et Rcs Libri, filiale de RCS Mediagroup, ancien propriétaire de Flammarion, ne fait pas plaisir à tout le monde. Le premier offrirait 120 à 150 millions € pour racheter le second, mais depuis quelques heures, les auteurs font grise mine. Et le font savoir : Umberto Eco diffuse une lettre, signée par Ginevra Bompiani, Thomas Piketty et bien d'autres

 

Umberto Eco auf dem Blauen Sofa

Blaues Sofa, CC BY 2.0

 

 

Dans l'idée, il faudrait imaginer que Houellebecq, Loevenbruck et quelques autres auteurs de Flammarion, proteste contre la vente de leur éditeur à Gallimard, pour mieux comprendre la scène. Avec une petite nuance, c'est Umberto Eco qui a pris la tête de la fronde, emmenant avec lui 47 auteurs, publiés chez Bompiani (filiale de Rcs Libri) et d'autres maisons encore. 

 

Le message d'Eco est limpide, et fait d'ailleurs écho aux inquiétudes que manifestait le ministre de la Culture, Dario Franceschini (lequel publie chez Bompiani). Ce dernier s'interrogeait légitimement : « Comment le marché va-t-il se comporter, dans un pays avec une seule entreprise qui contrôle la moitié du secteur, et l'autre moitié, fragmentée entre petites et très petites maisons d'édition ? »

 

Eco répond fermement : impossible. Dans sa lettre ouverte, il fédère « les auteurs de l'éditeur Bompiani (avec quelques amis qui publient chez d'autres éditeurs, intellectuels et artistes) ». Tous souhaitent exprimer leur inquiétude quant à l'achat de Rcs Libri – et ses différentes maisons, à savoir Adelphi, Archinto, Bompiani, Fabbri, Rizzoli, Bur, Lizard, Marsilio, Sonzogno.

 

« Avec un grand respect pour l'acheteur de ces maisons d'édition, nous nous rendons compte que cette vente donnerait vie à un colosse éditorial, sans commune mesure dans toute l'Europe, parce qu'il dominerait le marché du livre en Italie, à plus de 40 %. Un colosse de cette envergure aurait un pouvoir énorme de négociations contre les auteurs, dominerait les librairies, tuerait peu à peu les petites maisons d'édition et (chose marginale, mais non négligeable) rendrait ridiculement prévisible toutes les compétitions de prix littéraires », signent ainsi les auteurs.

 

Et d'affirmer que, contre la logique de domination globale qui se profile, l'inquiétude dépasse évidemment les simples appartenances à une structure, une relation avec un éditeur ou une éditrice. « Ce redoutable événement représenterait une menace pour eux, et, à long terme, pour la liberté d'expression. »

 

Un phénomène de concentration jamais vu au monde

 

Au sein même des maisons d'édition, l'ambiance est à l'anxiété : Elisabetta Sgarbi, grande patronne de Bompiani estime qu'un « tremblement de terre » se profile. « Quelle sera l'identité des maisons d'édition, et comment les écrivains réagiront ? Et les agents littéraires ? » Bien entendu, il faudrait que l'Autorité de la concurrence prenne position, une fois que l'offre de rachat sera acceptée, mais comment pourrait-elle valider cette alternative, inédite en Europe ?

 

Marina Berlusconi, Big Boss de Mondadori et fille de Silvio

 

 

En 2013, deux mastodontes avaient choisi de se regrouper : Penguin (filiale de Pearson) et Random House (filiale de Bertelsmann) mettaient au point une joint-venture, qui a vu le jour en 2013. La fusion n'avait pas fait un pli, et toutes les Autorités de la concurrence, à travers le monde, s'étaient exprimées favorablement, mais les angoisses n'en demeuraient pas moindres. Bien entendu, pour négocier le prix des livres numériques, les remises, avec des géants comme Amazon, Apple, ou Google, il était préférable d'avoir un groupe puissant. 

 

Le cas de concentration ne faisait pas le bonheur de tout un chacun. Richard Mollet, directeur général de la Publishers Association, analysait, formellement : « Quand des fusions de ce genre surviennent, c'est en réponse à une situation concurrentielle où les acteurs se trouvent. » Si Amazon avait fabriqué, aux États-Unis, le monde frankensteinien PRH, difficile de comparer la situation en Italie, mais les conséquences seront identiques. Et ce rapprochement de Mondadori avec Rcs Libri aura tout d'un mauvais coup porté aux auteurs : réduction des à-valoir, moins d'attentions portées aux livres, et un manque de considération (faute de temps) de la part des éditeurs...

 

Quant au consommateur... difficile : pour le format poche Mondadori/Rcs Libri dispose de 70 % du marché, et 25 % du marché du livre scolaire. Autrement dit, personne ne sera épargné avec un phénomène de concentration fantastique. Et les agents littéraires ne s'y trompent pas du tout : le marché du livre sera divisé en deux pôles, et personne ne peut souhaite que cela advienne. Sauf que RCS Mediagroup a des besoins de liquidité qui sont urgents, et avec 500 millions € de dettes à honorer et de nombreuses échéances bancaires qui surviennent en 2015 : Mondadori serait même en position de faire baisser le prix de vente en deçà de ce que l'estimation initiale laisse entendre. 

 

 

Ancedote, Houellebecq fait partie des auteurs publiés (donc traduit) chez Rcs Libri, mais ne compte pas parmi les signataires, dont voici la liste. Etonnant : son éditrice français, Teresa Cremisi n'aura pas su sensibiliser son poulain à cette juste cause ? On notera la présence de plusieurs auteurs français :

 

Roberto Andò, Nanni Balestrini, Sergio Bambarén, Franco Battiato, Tahar Ben Jelloun, Ginevra Bompiani, Pietrangelo Buttafuoco, Rossana Campo, Furio Colombo, Mauro Covacich, Michael Cunningham, Andrea De Carlo, Roberta De Falco, Paolo Di Stefano, Luca Doninelli, Maurizio Ferraris, Mario Fortunato, Fausta Garavini, Enrico Ghezzi, Paolo Giordano, Giulio Giorello, Hanif Kureishi, Raffaele La Capria, Silvana La Spina, Lia Levi, Dacia Maraini, Mario Martone, Michela Marzano, Laura Morante, Carmen Moravia, Edoardo Nesi, Aldo Nove, Nuccio Ordine, Roberto Peregalli, Sergio Claudio Perroni, Aurelio Picca, Thomas Piketty, Lidia Ravera, Antonio Scurati, Amina Sboui, Toni Servillo, Simona Sparaco, Susanna Tamaro, Chiara Valerio, Giorgio Van Straten, Sandro Veronesi, Drenka Willen.