Rentrée littéraire : La fashion week des libraires

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“​​​​​​​En littérature, avoir de la mémoire est une qualité indispensable”

La rédaction - 12.05.2017

Edition - Les maisons - Emmanuel Bove Mémorable - Editions Arbre vengeur - Prix mémorable Initiales


Parce que le prix Mémorable récompense aussi un travail éditorial, nous avons demandé aux éditions de L’Arbre vengeur de nous dire quelques mots de la présence de Bove à leur catalogue. Réponses enflammées, où l’on voit bien, par la voix de l’éditeur David Vincent, que Bove est hautement symbolique de leur important labeur de réédition. 


Memory
lisa-skorpion, CC BY ND 2.0

 

Les routes qui mènent à Bove sont multiples. Quelle est celle suivie par L’Arbre vengeur pour rencontrer son œuvre ? 


David Vincent : Le chemin qui mène à admirer, Bove est simple : il suffit de le lire une fois et on y trouve ce que l’on a pu chercher pendant des années, une langue précise et tenue qui ne divague jamais et trouble pourtant à chaque coup. Éditer Bove nous semblait une évidence depuis longtemps. Il fallait trouver le moment juste. 

 

Comment expliquez-vous ce mouvement perpétuel de balancier entre oubli et redécouverte qui semble coller à Bove comme une malédiction ? 


David Vincent : L’écriture et l’univers de Bove provoquent un tel malaise, une telle joie aussi et que l’on pourrait qualifier de mauvaise si l’on ne craignait d’être mal interprété, qu’on peut se demander s’il n’est pas sans cesse repoussé aux lisières des bibliothèques qu’il gauchit imperturbablement par son pessimisme jamais poseur, jamais grandiloquent. Comme il ne grandit pas celui qui en parle, on en cause moins ou à demi-voix, gêné. D’autres diraient qu’on le « refoule ».

La postérité d’un écrivain se fabrique autant que la gloire d’un auteur vivant, et tout concourt chez Bove à ruiner les efforts de ses admirateurs dont les hyperboles tombent à plat. L’avantage est que sa langue est d’une telle paradoxale vivacité qu’elle survit et semble se régénérer là où d’autres se ternissent d’avoir un peu trop brillé. Sa « malédiction » est aussi sa chance. 

 

Pouvez-vous dire quelques mots de la prochaine réédition de La Coalition ? 


David Vincent :  Mes amis, c’est le premier roman, le coup de massue radical. Mais il cache parfois une œuvre qui s’est déployée sur une vingtaine d’années et dont la profusion peut masquer les riches nuances (ceux qui prétendent que Bove c’est toujours pareil ne l’ont pas vraiment lu).

Nous pensions que beaucoup de ses romans seraient réédités et la timidité des reparutions nous étonne. Or, avec La Coalition, étrangement introuvable, on tient un texte ahurissant, encore plus obsédant que Mes amis, une lente plongée dans un univers qui a toutes les couleurs de l’Enfer qui n’est pas rouges comme on le croit, mais gris (et tout en nuances...).

Dans l’œuvre de Bove, c’est le trou noir, celui qui s’approche le plus de l’inquiétude fondamentale, le plus russe, oserait-on si on voulait se souvenir de l’ascendance de M. Bobovniko. C’est un roman à lire en apnée et qui se termine... par une noyade. 

 

Un mot de votre travail de réédition et d’exhumation de textes et d’auteurs méconnus ou oubliés. Une tendance de la critique s’est exprimée récemment pour ne voir dans ce travail (mené par vous et d’autres) qu’une sorte de vaine nostalgie et de cécité devant la création contemporaine et ses enjeux. Vous voyez ça comment ? Est-ce que Bove et les autres parlent encore pour aujourd’hui ? 


David Vincent : Nier la part du passé dans la création contemporaine est au mieux une fumisterie, au pire une malhonnêteté d’esprits étroits. La cécité, elle est là. Écrire (bien) sans référence est impossible, lire en faisant des textes dits anciens est une gageure. On souhaiterait que bien des écrivains d’aujourd’hui pratiquassent leurs aînés, cela sauverait des forêts transformées en papier (vengeance !).

Bove est imité depuis bientôt cent ans et ce sont ses imitateurs qui vieillissent. C’est parce qu’il a trouvé la formule pour toucher en chacun de ses lecteurs une angoisse profonde qu’il continuera d’être lu, même si ses décors tombent en poussière. Il y a plus de modernité dans une de ses pages que dans un gros roman de... ou de... (à chacun de remplir).
 

Revenir à Emmanuel Bove, et ne jamais plus le quitter


Le souci ensuite est de ne pas en produire de la nostalgie dont on sait, grâce à Simone Signoret, qu’elle n’est plus ce qu’elle était (en n, c’est Maurice Pons qui lui a écrit son livre, on comprend mieux...). Car chez nous, aucune nostalgie vintage, aucune volonté de stigmatiser le contemporain qui est d’ailleurs un concept ou, d’où notre souhait de ne pas faire des couvertures « à l’ancienne » et de pleurer un âge d’or qui n’existe pas (les mauvais livres sont une constante depuis qu’il y a des livres).

En littérature, avoir de la mémoire est une qualité indispensable : les amnésiques n’écrivent rien d’inoubliable... 

Entretien réalisé par Philippe Marczewski,
Livre aux Trésors (Liège) 
 

en partenariat avec le réseau Initiales