Entente sur les ebooks : les conclusions du DoJ inquiètent

Clément Solym - 25.05.2012

Edition - Economie - Mike Shatzkin - Department of Justice - collusion


Apple et les cinq éditeurs américains, accusés de collusion anti concurrentielle au début de l'année, ne se sortent pas de ce bourbier économico-légal. Alors que le Department of Justice vient de refuser le rejet du recours collectif à l'encontre des accusés, (voir notre actualitté) Mike Shatzkin, figure notable de l'édition américaine, a fait parvenir une missive à l'attention de John Read, chef de la section Antitrust du DoJ.

 

Publiée sur le site de Shatzkin, Idealog, la longue lettre n'emprunte pas quatre chemins : si Shatzkin salue l'impartialité dans l'examen de la situation des protagonistes, il pointe « une décision fondée en partie sur des prémisses profondément incorrectes » dues selon lui, à une vision partielle de l'édition contemporaine, telle que l'ont présentée les différentes parties.

 

 

Le premier champ de bataille de Mike Shatzkin est bien évidemment le prix unique du livre, qu'il recommande a minima pour la vente de livre numérique. D'après lui, il s'agit du seul et unique moyen de créer « une compétition équilibrée dans le milieu de l'édition tel que le numérique l'a redéfini. » Pour appuyer son argument, Shatzkin rappelle que le contrat d'agence mis en place par Apple, et qui permettait aux éditeurs de fixer leur propre prix de vente, est à l'origine de l'émergence « d'un écosystème diversifié du livre numérique. »

 

Le fait est avéré : c'est bien le contrat d'Apple qui a égratigné le monopole encore en construction d'Amazon. De là à en faire la règle plutôt que l'exception, comme le suggère Shatzkin, il y a un énorme pas, que tous recommandent dans le monde du livre, mais que le système politique américain n'est pas vraiment prêt à franchir. Car le prix unique du livre, aux États-Unis, supposerait une modification de la loi fédérale Clayton Antitrust Act, celle-là même qu'Apple et les cinq éditeurs sont accusés d'avoir transgressé. Et les cinquante États fédérés pourraient voir d'un mauvais oeil cette perte de souveraineté, qui plus est si la modification contrevient à la sacro-sainte libre entreprise.

 

Une situation inextricable ?

 

Utilisant l'expression « Catch-22 », qui désigne une situation inextricable quel que soit les décisions prises, Mike Shatzkin explique qu'Amazon a réussit à se passer des éditeurs en s'octroyant une réserve phénoménale d'acheteurs potentiels, qu'ils soient intéressés ou non par le livre. Dès lors, l'éditeur qui tentera de couper l'herbe sous les pieds d'Amazon risque fort de se voir retourner un prix encore plus bas de la part du site de e-commerce. « Sans un prix fixe décidé par l'éditeur, [...] Amazon sera le seul à pouvoir se permettre la vente directe » prédit Shatzkin. Et Harry Potter aussi, quand même. (voir notre actualitté)

 

Shatzkin attire ensuite l'attention sur l'accord qui a été proposé par trois éditeurs. Ce dernier propose de limiter les possibilités de rabais du revendeur « au montant total des marges qu'un revendeur touche de la part de l'éditeur en un an. » En somme, comme l'explique Shatzkin lui-même, un site de e-commerce qui vendrait pour 10 millions $ de livres d'un même éditeur ne pourrait limiter ses promotions qu'à un total de 3 millions $.

 

Si l'idée « n'est pas mauvaise », Shatzkin s'interroge sur quelques points, comme la communication des chiffres de vente, ou les sanctions en cas de transgression de cette limite : qui dédommager ? L'éditeur, ou les autres revendeurs ? Numériques et/ou physiques ? En guise de conclusion, l'auteur prévient son destinataire : les décisions prises à l'issue du procès « pourraient avoir un effet très néfaste sur la longue durée pour l'édition. » Alarmiste, Shatzkin l'a souvent été. Clairvoyant également...