Mort de l'éditeur Jean-Jacques Pauvert, "un père spirituel"

Nicolas Gary - 28.09.2014

Edition - Les maisons - Jean-Jacques Pauvert - décès - Toulon Hôpital


Il était en rivalité avec Éric Losfeld, pour la publication de textes vendus sous le manteau, mais les deux hommes se retrouvaient dans cette provocation au travers des œuvres qu'ils donnèrent au public. Ce 27 septembre, à l'âge de 88 ans, Jean-Jacques Pauvert est décédé dans un hôpital de Toulon. De Sartre à Histoire d'O. L'éditeur Tripode a décidé de rendre un vibrant hommage à celui qui restera « un père spirituel »

 

Jean-Jacques Pauvert fit ses premières armes avec la réédition de Sade, qu'il avait retrouvé à la BnF, et qui lui coûtera un long procès. Puis, quelques années plus tard, il dera paraître le roman de Pauline Réage, Histoire d'O, un roman érotique à l'histoire plutôt peu commune. Publié à l'origine de façon tout à fait discrète chez l'éditeur Jean-Jacques Pauvert en 1954, le livre était signé du nom de cette auteure inconnue. Ce qui dès le départ suscita les interrogations, ce fut le nom du préfacier, Jean Paulhan, membre du comité de lecture de Gallimard et directeur de la prestigieuse NRF. Depuis, le livre s'est vendu à plus d'un million d'exemplaires tout de même. Quant à Pauline Réage, elle n'était autre que Dominique Aury, secrétaire générale de la Nouvelle Revue française.

 

 

Jean-Jacques Pauvert © Jean-Luc Bertini, 2013

 

Jean-Jacques Pauvert s'est éteint hier, à l'âge de 88 ans. Il fut un des plus grands éditeurs français du siècle dernier.

 

Plaçant l'esprit de liberté au plus haut, se moquant de la censure et des manuels de savoir-vivre, il a révolutionné le monde de l'édition par la force de ses choix, sa fidélité aux textes qu'il aimait et la beauté graphique de ses livres.

 

Il nous laisse une bibliothèque idéale, vivante, qu'il construisit durant plus d'un demi-siècle. On y trouve entre autres Sade, Breton, Darien, Roussel, Genet, Bataille, Hardellet, Aury et Annie Le Brun, ainsi que deux monuments sur lesquels il travailla durant deux décennies : une Anthologie historique des lectures érotiques en cinq volumes (Stock, 1985-2000) et une biographie de Sade dont il fit une ultime version l'année dernière (Sade vivant, Le Tripode, 2013). Ses mémoires sont publiés aux éditions Viviane Hamy (La Traversée du livre, 2004).

 

En 1947, à l'âge de 20 ans, Jean-Jacques Pauvert écrivait un bref manifeste sur ce qu'il voulait vivre. Il y ajouta quelques mois après des commentaires ironiques sur la naïveté de la jeunesse et publia le tout sous forme de plaquette. Nous reproduisons l'essentiel de ces deux textes ci-dessous, en témoignant qu'il y aura été fidèle jusqu'au bout.

 

Il reste pour Le Tripode un père spirituel.

 

Avec tout notre amour, Jean-Jacques.

 

 

« Ouvrir un lieu d'asile aux esprits singuliers. »

(extraits de Deux Textes, plaquette éditée en 1947 à l'enseigne du Palimugre)

 

 

Voilà ce qui s'est passé. On s'était battu pour la liberté d'expression, et puis quand on l'a eue, on n'en a pas profité. Ce n'est pas grave. C'est un oubli. Certains prétendaient qu'on avait seulement oublié de penser. C'est impossible. Des tonnes d'imprimés inondent chaque mois, chaque semaine, le monde des lettres. S'il n'y avait pas un gramme de pensée là-dedans, ça se saurait. Ce n'est pas le cas. Ces gens-là sont pleins d'intelligence. Ils en débordent. Le monde des lettres étouffe sous l'intelligence. Il est aux mains des professeurs. L'époque est venue où, loin de contredire la sottise, il s'agit de contredire l'intelligence. C'est Jean Cocteau qui le dit. Et c'est exact. Les professeurs ont beaucoup d'idées. Mais la littérature se fait avec des mots. C'est pourquoi, malgré les apparences, il est si rarement question de littérature, maintenant, dans le monde des lettres françaises. Il y a là une lacune. Si je dis qu'il y a une lacune, évidemment je pense que nous allons la combler. Et réparer l'oubli dont je parlais. Car on s'occupe mal de l'art quand on n'a pas l'esprit libre.

Ne croyez pas que la liberté d'esprit suppose l'indifférence. Nous avons des convictions. Une en tout cas. Nous pensons qu'il n'est pas nécessaire d'être « engagé » pour s'occuper d'art. Entendons-nous bien. Nous ne voulons pas dire que l'artiste ne doit pas être engagé. Nous disons que son engagement nous est bien égal et qu'il n'entrera pas en ligne de compte quand nous jugerons l'œuvre. Bien sûr, la politique est importante. Mais nous nous occupons d'art. Ça n'a aucun rapport, évidemment.

 

(...)

 

Nous n'avons pas envie de nous engager. Nous n'avons pas l'esprit de sacrifice. Nous n'avons pas le sentiment du devoir. Nous n'avons pas le respect des cadavres. Nous voulons vivre. Est-ce si difficile ? Le monde sera bientôt aux mains des polices secrètes et des directeurs de conscience. Tout sera engagé. Tout servira. Mais nous ? Nous ne voulons servir à rien. Nous ne voulons pas que l'on nous utilise. Une pluie de cendres enfouit lentement la terre sous l'ennui et la contrainte. Les hommes, un à un, rejoignent leur affectation dans les troupeaux. Nous, nous sommes les innocents du village. Nous jouons avec les filles, le soleil ou la littérature. Avec notre vie aussi, à l'occasion. Nous en ferons n'importe quoi plutôt que de la porter aux grandes machines à tout utiliser. Il est dangereux d'enlever leur part de soleil aux innocents.

 

Vous avez cru que les hommes n'étaient plus bons qu'à choisir leur côté de la barricade et encore. Vous avez cru que tout était en place et qu'on pouvait commencer. Cherchez bien. Ne sentez-vous pas qu'il y a encore des êtres dont le bonheur n'est pas dans la servitude. Pour qui la poésie n'est pas encore une arme. Pour qui le merveilleux n'a pas quitté la terre. Les jours de notre vie, nous les sentons qui passent. Heure par heure. Pour toujours. Les jours de notre vie ne vous serviront pas. Avez-vous cru vraiment que tout était réglé ? Avez-vous cru vraiment pouvoir compte sur tout ?

Cette vie menacée, cette vie sans issue, nous sommes encore quelques-uns à en sentir le prix. La vie est trop précieuse pour être utilisée.

Je m'excuse. Je m'égarais. Mais il n'est jamais inutile de dire ce qu'on pense. Et ne croyez pas, à ce sujet, que je vienne de définir la tendance d'une équipe J'ai choqué profondément plusieurs de mes camarades. Ils vous le diront quelques pages plus loin. Si j'ai une conviction, ce n'est pas pour l'imposer. À l'heure où les deux camps battent le rassemblement derrière leurs murailles, j'ai voulu accueillir les esprits déserteurs. J'ai voulu accueillir les esprits libérés. Existe-t-il encore des journaux sans consignes ? Peut-on trouver encore des artistes sans haine, ou sans soumission ? Des créateurs solitaires, des poètes sans parti ? Il fallait bien leur donner refuge quelque part.

 

 Ouvrir un lieu d'asile aux esprits singuliers. 

 

(...)

 

Moi, dans vingt ans, j'en aurai quarante. J'aime bien aller jusqu'au bout de ce que je pense. ça m'a amené à avoir des principes. Bien sûr, Dieu n'existe pas. Évidemment, rien n'a de raison d'être. Alors il faut bien que je prenne tout ça en main. Je choisis de vivre. Je m'appelle Jean-Jacques Pauvert. Je vais construire ma vie sur mes idées. Sur le goût de l'élégance, de la civilité, de l'art. Sur le respect de la parole donnée. Sur le mépris de choses trop nombreuses pour que je les dise. Et je fais imprimer ceci pour que, quand j'aurai quarante ans, si je n'ai pas tenu, il y ait autour de moi pour se marrer beaucoup de petits camarades qui ne me vaudront pas.