Environnement et liberté d'expression : plus de 150 auteurs interpellent l'édition

Antoine Oury - 31.05.2017

Edition - International - Greenpeace édition - Greenpeace Produits forestiers Résolu - édition forêt papier


Lancée depuis plusieurs années dans plusieurs actions en justice avec un exploitant forestier canadien, Produits forestiers Résolu, l'organisation non gouvernementale internationale Greenpeace réclamait le soutien de groupes d'édition, clients de ce fournisseur. Jusqu'à présent, l'appel n'a pas été entendu, mais plus de 150 auteurs, dont Philippe Claudel, Laurent Binet, Nancy Huston, Erri de Luca, Caryl Férey, Annie Ernaux, Laurent Gaudé ou encore Margaret Atwood.

 
Taïga / Taïga
La forêt boréale (peupleloup, CC BY-SA 2.0)

 

Greenpeace dénonce depuis plusieurs années l'exploitation de la forêt boréale menée par la société Produits forestiers Résolu, et cette dernière a répliqué avec plusieurs actions en justice, en 2013 et en 2016. L'ONG dénonce une volonté de « couper la parole » de ceux qui critiquent l'exploitant forestier, et demande donc aux éditeurs, dont Hachette, Penguin Random House et HarperCollins, de cesser leurs commandes auprès de Produits forestiers Résolu, pour soutenir à la liberté d'expression.

 

Depuis ce premier appel, des pétitions publiques ont fait leur apparition, dont une, non gérée par Greenpeace, qui cumule près de 560 000 signatures à l'heure de publication de cet article.

 

À présent, ce sont plus de 150 auteurs qui, depuis le Canada, les États-Unis, le Royaume-Uni, la France, le Japon, le Mexique, l’Australie, l'Indonésie, les Pays-Bas, l'Italie, le Chili, la Roumanie, l’Inde, la Suède, l’Afrique du Sud, l'Allemagne et le Danemark, ajoutent leurs voix à l'appel de Greenpeace.

 

Parmi ces auteurs, John Maxwell Coetzee, Margaret Atwood, Yann Martel, Laurent Gaudé, Annie Ernaux, Julian Barnes, Ian McEwan, Deborah Eisenberg, Anthony Doerr, Roberto Saviano, Philippe Claudel, Yasmina Khadra, Laurent Binet, Dmitry Glukhovsky, Nancy Huston, Erri de Luca, Eve Ensler, Marc Dugain, Peter Wohlleben, Alec Baldwin ou encore Caryl Férey. La liste complète des auteurs signataires est disponible à cette adresse.

 

En signant le manifeste de soutien, ces auteurs se sont engagés à défendre « la liberté d'expression en tant que pilier de nos sociétés démocratiques et pacifiques ; le droit des individus de se réunir, de s’organiser et de protester sans être intimidés ; [et] les personnes qui protègent pacifiquement les forêts du monde ».

 

« Nous connaissons déjà la fin de romans comme La Servante écarlate, 1984 et Le Meilleur des mondes. Mais notre histoire reste encore à écrire. Ceci est notre chance de défendre la liberté d’expression, la liberté de militer pour le changement, de remettre en question les puissants, et de renforcer la protection de ces libertés par des lois. En tant que société, nous avons besoin que le dénouement de cette histoire soit positif » a déclaré Margaret Atwood, signataire du manifeste.

 

« En Europe, 80 % des papiers achetés par les éditeurs sont certifiés »

 

Les différents groupes éditoriaux interpelés par Greenpeace à l'international n'ont pas réagi, à l'exception de Penguin Random House, qui a publié un communiqué sur Facebook. « Résolu et Greenpeace sont impliqués dans une action judiciaire, et nous ne pouvons pas intervenir ou commenter celle-ci. Nous pouvons réaffirmer notre engagement pour la liberté d'expression, utilisée de manière responsable et dans un souci de vérité. Nous reconnaissons et respectons le droit de chacune des parties d'attirer l'attention sur des causes sérieuses, et de défendre leurs positions et leurs opinions », indique le groupe.

 

Contacté par ActuaLitté, le groupe Hachette n'a pas répondu à nos demandes de commentaires.

 

« Il s'agit d'une action en justice en cours, nous ne pouvons pas dire ce qui est vrai ou non, et nous n'avons donc pas de réaction à ce sujet », déclare en revanche Pascal Lenoir, directeur de la production des éditions Gallimard et président de la Commission Environnement du Syndicat national de l'édition. « En France, en tout cas, personne n'achète son papier auprès de ce fournisseur, car nous avons des opérateurs français », ajoute-t-il, contacté par ActuaLitté.

 

La Commission Environnement du SNE a publié en mars 2013 un document, « Sept suggestions pour devenir un éditeur éco-responsable », qui recommande notamment l'usage « des papiers issus de bois européens (moins de transport) certifiés PEFC (certification bien adaptée aux forêts européennes) » et certifiés « FSC (plus adaptée aux forêts non européennes) » pour les livres imprimés en-dehors de l'Europe.

 

« En Europe, 80 % des papiers que les éditeurs utilisent sont certifiés », souligne Pascal Lenoir, « même si la certification du papier n'est pas le seul élément d'évaluation des politiques liées à l'environnement ». L'ONGI WWF propose d'ailleurs une classification de ces certifications, dont la lisibilité est parfois délicate. « Les forestiers ont des progrès à faire, mais les certifications aussi : nous travaillons ensemble pour que les choses s'améliorent, à tous les niveaux, qu'il s'agisse du transport, des encres utilisées, du recyclage... »

 

La majorité des papiers certifiés est présente en Europe, estime Pascal Lenoir, si bien qu'utiliser un papier PEFC [moins bien noté par la WWF] ne coûterait pas plus cher qu'un papier non certifié. D'après le président de la Commission Environnement, l'édition européenne est consciente des enjeux, « puisque Hachette fait un bilan carbone par ouvrage, Editis fonctionne avec du papier certfié FSC [mieux noté que le papier PEFC par la WWF], et j'achète moi-même tout mon papier certifié ».

 

Peu de régulations existent en France, à l'exception de l'article 206 de la loi n° 2010-788 du 12 juillet 2010 portant engagement national pour l'environnement (la fameuse loi Grenelle II), qui stipule qu'« à compter du 1er janvier 2013, toute impression ou réimpression de livres scolaires doit impérativement être faite à partir de papier recyclé ou issu de forêts gérées durablement ». Un rapport au Premier ministre, publié en juillet 2014, estimait que « [m]oins de 2 % des 34,5 millions de livres scolaires fabriqués chaque année sont imprimés sur du papier recyclé », un pourcentage qui a probablement évolué, notamment avec le renouvellement récent des programmes scolaires.

 

« Sans avoir besoin de régulation supplémentaire, la France affiche des statistiques de même niveau que celles de l'Europe pour l'usage de papiers certifiés », indique Pascal Lenoir. « Notre politique est très pragmatique, parce que nous pensons que la protection de l'environnement, ce sont avant tout des pratiques simples. Je rappelle que la forêt française est revenue à un niveau comparable à celui du XVIe siècle, ce qui signifie que nous sommes parvenus à effacer l'impact de l'ère industrielle sur nos forêts. En France, il y a même une sous-exploitation des espaces forestiers. »

 

« Si une action en justice est en cours, c'est que le cas est complexe », termine Pascal Lenoir à propos de l'appel de Greenpeace.