Éric Chevillard contre Thucydide

Clément Solym - 21.05.2010

Edition - Société - chveillard - thucydide - guerre


Un peu de matière réellement consistante ne fait pas de mal, en ces futures périodes d'indigence littéraire. Aussi, pour élever un peu le débat et vous offrir de quoi alimenter le temps de cerveau que vous n'avez pas rendu accessible à TF1, ActuaLitté et la revue Décapages vous proposeront de retrouver chaque mois un extrait, de belle plume. Et l'on ouvre le bal ce mois-ci avec un texte d'Éric Chevillard, qui a aimablement accepté d'être notre poisson pilote.

Décapage est la revue littéraire semestrielle de la Table ronde. Le texte que nous vous proposons est tiré du numéro 41.


Ce Chef d’œuvre que je n’arrive pas à aimer


Il est toujours délicat d’avouer qu’on n’aime pas telle œuvre encensée par tous. Ou tel artiste communément tenu pour l’un des meilleurs de sa génération. Or c’est inévitable : nous avons tous un chef-d’œuvre qui nous tombe des mains…

Histoire de la guerre du Péloponnèse
PAR ÉRIC CHEVILLARD

Cet aveu me coûte beaucoup – honte ! honte sur moi, sur ma paresse et mon esprit borné ! –, mais je dois pourtant m’y résoudre : l’Histoire de la guerre du Péloponnèse me tombe des mains inexorablement et avec fracas, l’œuvre par bonheur inachevée comptant tout de même huit volumes. Je les ramasse. Je les remets dans l’ordre. Je fais une nouvelle tentative qui se solde par un nouveau fiasco. À chaque fois, je me fourvoie lamentablement, je dérape ou je m’enlise et, après quelques pages d’un effort fastidieux et distrait, je renonce. Dès que l’on prononce devant moi le nom de Thucydide, je rougis de confusion, je voudrais disparaître sous terre. Il me semble entendre les ricanements de la foule moqueuse et méprisante. Mais l’honnêteté m’oblige à le reconnaître : l’Histoire de la guerre du Péloponnèse sera bientôt le seul ouvrage de nos bibliothèques qui fera défaut à ma vaste et pointilleuse érudition. Car on aurait tort de croire que mon désintérêt couvre tout le corpus de l’historiographie antique grecque. Nullement ! Chaque jour, je m’absorbe quelques heures dans LAnabase de Xénophon, et alors je n’y suis pour personne.

Mon volume des Tables chronologiques d’Eratosthène de Cyrène est plus fatigué que le vieil âne du vieux meunier et j’ai tant annoté mon Hérodote que le texte central pourrait passer pour une glose succincte et quelquefois même désinvolte de mon commentaire marginal. Même l’Histoire ecclésiastique d’Eusèbe me fait venir des rires et des frissons que mes compagnes observent avec une certaine anxiété en bouclant leurs valises. Suis-je invité à dîner ? J’offre systématiquement à mes hôtes, plutôt que l’éternel éphémère bouquet ou la bouteille rincée dans la soirée, les inépuisables Helléniques de Théopompe. Et me voit-on pleurer seul dans la rue, ce n’est point pourtant que la maladie progresse comme une taupe griffue dans mes entrailles ni que l’amertume de notre condition s’est mêlée une fois encore dans mes alambics à l’élixir de longue vie ou au philtre d’amour dont j’attendais mieux, il est vrai, que ces explosions dévastatrices, ces fumées méphitiques, cette poudre de cendre sur toutes choses, non, je pleure parce que nous avons perdu la Vie de Philopoemen, de Polybe, et que rien jamais ne nous la rendra.

Cependant, je le répète, nulle souffrance en ce monde ne rivalise pour moi avec celle de ne pouvoir lire plus de trois pages de l’Histoire de la guerre du Péloponnèse : la gesticulation impossible de l’homme-tronc n’est pas si pitoyable que mes brasses de noyé dans le chef-d’oeuvre de Thucydide, miroir brutal de ma bêtise, de mon ignorance, de mon incurie, obscur tombeau de mes espérances et de ma prétention. Car c’est là, en effet, à Athènes ou à Sparte, en 404 av. J.-C., que la mort m’attend. Oh ! Qu’elle me prenne enfin et me délivre de ma honte !



Éric Chevillard
Né un 18 juin à la Roche-sur-Yon. Si, c’est possible. Vie simple.
Adore les voyages : la preuve, partage son temps entre la France (trente-neuf années) et le Mali (cinq semaines). C’est lui qui le dit.

Met quotidiennement sur http://l-autofictif.over-blog.com/ des phrases fulgurantes qui nous inhibent.
Dernier livre paru : CHOIR , Editions DE MINUIT .