Erri De Luca acquitté, l'Italie s'exclame : "Dieu merci, c’est fini"

Nicolas Gary - 20.10.2015

Edition - Justice - Erri Luca - tribunal Italie - sabotage train


Le rendez-vous que la justice italienne avait pris avec Erri De Luca deviendra certainement historique. Pas simplement du mouvement d’opposition à la ligne de train grande vitesse qui doit rallier Lyon et Turin. Probablement en gardera-t-on trace dans les manuels d’histoire littéraire ou juridique, comme d’un véritable événement. Mais les défenseurs de la liberté d’expression pourront surtout se remémorer ce procès, comme celui d’une protestation pacifique, menée à son terme.

 

Erri de Luca

Erri De Luca à la Libreria italiana de Paris, juin 2015 - ActuaLitté CC BY SA 2.0

 

 

En jugeant l’écrivain de 65 ans, le tribunal de Turin avait fort à faire. Sa déclaration dans le Huffington Post, en date du 1er septembre 2013 aura fait couler de l’encre. « La Tav va sabotata », il faut saboter la TAV, ou Treno alla grande velocità, train à grande vitesse. Tout l’enjeu était donc de définir si l’on peut encourager à la destruction, au sabotage de cette ligne ferroviaire. Si l’on a le droit de s’exprimer de la sorte. Pour l’avoir osé, Erri De Luca risquait huit mois de prison ferme, mais il a abordé l’ensemble de ce procès avec une grande sérénité. 

 

« Un acte d’accusation stupide », assurait-il. L’écrivain De Luca était au cœur d’un dilemme : la juge devait trancher entre l’article 21 de la Constitution et l’article 414 du Code pénal fasciste. En cas de condamnation, Erri De Luca l’avait répété à plusieurs reprises, il ne ferait pas appel : cela démontrerait que la justice italienne — l’Italie ? – vit au rythme d’un comportement fasciste encore en vigueur. « D’un certain point de vue, j’étais flatté [de cette accusation, NdR] : pour le procureur, j’étais un criminel dangereux, parce qu’un écrivain a sur les gens une influence qu’on lui reconnaît cependant, un pouvoir qui n’est pourtant pas accordé aux politiciens envers leurs militants », avait expliqué De Luca à l’occasion d’un passage à Paris, voilà quelques mois. 

 

Soutenu par une flopée d’intellectuels français, accueilli par le Centre national du livre voilà une dizaine de jours, et soutenu largement par un comité, Erri De Luca aura regardé la juge d’un visage muet. Il ne pense certainement pas au président de la République française, François Hollande, qui a contacté Matteo Renzi, pour le pousser à obtenir l’acquittement. C’est en tout cas ce que l’on raconte dans la presse française, et que les radios et télévisions italiennes rapportent – sans que le Palazzo Chigi, siège de la présidence du Conseil des ministres, ne le confirme.

 

Le verdict retransmis à la télévision italienne était largement suivi. « Je confirme ma conviction profonde que la prétendue ligne à grande vitesse doit être entravée, contrée et sabotée, par légitime défense pour le sol, l’air et l’eau », avait récidivé De Luca. « Même si je ne devais pas être un écrivain condamné, je serais en train d’expérimenter une manière de faire taire la parole contraire », en référence à la tentative de censure dont il est victime. Et au nom de son dernier ouvrage, La parola contraria. 

 

Pas de victoire, mais l'injustice empêchée

 

Hier, dans la salle d’audience, on pouvait voir ses deux avocats, Gianluca Vitale et Alessandra Ballerini, se féliciter, dans un mouvement de joie impossible à contenir, alors que dans la salle les applaudissements ont fusé. Et puis ce fut l’agitation médiatique, comme il se doit, avant qu’un problème technique passager ne contrarie la retransmission en direct. Comme un silence salutaire pour couronner la victoire de l’auteur. Mieux : un silence impérieux, comme pour réaffirmer combien cette procédure juridique était inepte, inappropriée.

 

Lui parlait d’« une obstination judiciaire incroyable », présentant le mouvement No-TAV comme une chose historique. Le procureur, après le verdict, confirme qu’il ne fera pas appel. « Nous respectons la décision de la cour, et n’organiserons pas de bataille rangée, mais en période de tensions sociales, il y a des limites que la plupart des intellectuels doivent respecter », déclare Alberto Mittone devant les caméras. 

 

Il passe facilement sous silence que la cour a considéré, pour acquitter De Luca, que l’on manquait de preuves, et qu’une déclaration dans la presse n’était pas suffisante pour invoquer l’article 414. L’accusation pointait les paroles, mais en avait oublié de chercher et trouver les actes. De Gandhi à Mandela, difficile de ne pas inscrire les pas de De Luca dans ceux des héros de la résistance non violente qu’il évoque lui-même volontiers. C’est que « le crime n’existe pas », reconnaît une cour, laquelle « a empêché une injustice », reconnaît De Luca. 

 

Erri de Luca

ActuaLitté, CC BY SA 2.0

 

 

 L’écrivain est réservé « Je ne voudrais pas parler de victoire. » Son avocate Gianluca Vitale exulte : « Cette décision remet les choses dans leur cours, et montre que nous ne devrions pas nous trouver ici. Je souhaite que les procureurs comprennent qu’il y a une limite à l’activité de répression de la liberté de pensée, qui doit exister dans le Val de Suse, et ailleurs dans le pays. »

 

En Italie, on pense et l’on dit à la télévision : « Dieu merci, c’est fini. » Et surtout, cela s’achève de la seule manière que l’on pouvait envisager : Erri De Luca assolto. Erri De Luca est acquitté. La parola è libera. La parole est libre. Et restera alors pour alimenter les gazettes des avocats, la question de savoir si un particulier aurait reçu le même traitement, quelle est la portée de la parole, si le mur du son (çon ?) peut être franchi, pour traverser les frontières.

 

Calme, durant le rendu du verdict, parce qu’il estimait avoir tout fait pour défendre la liberté de parole. « La Tav va sabotata », est devenue sa phrase litanique, une conclusion à ses discours et interventions publiques, comme le célèbre Carthago delenda est de Caton l’Ancien. C’était également en terre italienne, à une époque plus lointaine : on parlait plus latin et moins de liberté d’expression.

 

Hier soir, Erri De Luca avait prévu, quelle que soit la sentence, de retrouver des partisans pour un meeting, suivi d’un dîner. Parce qu’évidemment, il reste la solidarité et le mouvement No-TAV, les personnes engagées contre la ligne de train. Parce que, focalisant l’attention comme un martyr qu’il a toujours refusé d’être, De Luca est devenu un symbole de cette résistance. 

 

Un symbole désormais lancé sur des rails, à très grande vitesse. 


Pour approfondir

Editeur : Editions Gallimard
Genre : sociologie faits...
Total pages :
Traducteur : danièle valin
ISBN : 9782070148677

La parole contraire

de Erri De Luca

"Je revendique le droit d'utiliser le verbe "saboter" selon le bon vouloir de la langue italienne. Son emploi ne se réduit pas au sens de dégradation matérielle, comme le prétendent les procureurs de cette affaire. Par exemple: une grève, en particulier de type sauvage, sans préavis, sabote la production d'un établissement ou d'un service. Un soldat qui exécute mal un ordre le sabote. Un obstructionnisme parlementaire contre un projet de loi le sabote. Les négligences, volontaires ou non, sabotent. L'accusation portée contre moi sabote mon droit constitutionnel de parole contraire. Le verbe "saboter" a une très large application dans le sens figuré et coïncide avec le sens d'"entraver". Les procureurs exigent que le verbe "saboter" ait un seul sens. Au nom de la langue italienne et de la raison, je refuse la limitation de sens. Il suffisait de consulter le dictionnaire pour archiver la plainte sans queue ni tête d'une société étrangère. J'accepte volontiers une condamnation pénale, mais pas une réduction de vocabulaire. " Erri De Luca. Auteur d'une œuvre abondante et l'un des écrivains italiens les plus lus dans le monde, Erri De Luca est aujourd'hui poursuivi en justice pour avoir soutenu le mouvement NO TAV qui s'oppose à la construction de la ligne à grande vitesse du val de Suse.

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