Especedelivre : des ouvrages exposés sur les murs

Laure Besnier - 09.03.2018

Edition - Société - Livre Tableau Décoration - Art Textes Ouvrages - Graphisme Jeu Littérature


Une « especedelivre » c'est un ouvrage reproduit intégralement sur une sorte de tableau, travaillé pour que de loin, on ait l'illusion d'une oeuvre d'art et que de près, on y découvre la littérature. C'est un graphiste, Grégory Valentin, qui crée ces « especedelivres », véritables textes esthétiques vibrants. 

 

especedelivre


 

Espèces d’espaces de Georges Perec, c’est le livre qui a changé la vie – et la vision de l’espace – du lillois Grégory Valentin. Tellement que l’architecte de formation et graphiste à son compte a nommé son agence Especedespace. Il y a quatre-cinq ans, ce passionné de livre « dans le sens de l’objet : du papier, de la typographie » décide, pour se faire plaisir, à côté de son travail, de transformer en tableau tout un ouvrage : Le Horla de Guy de Maupassant. Puis, y prenant goût, il répète le procédé avec d’autres textes. C’est ainsi qu’en toute logique naît especedelivre

Chaque « especedelivre » reproduit un livre dans son intégralité. Grégory Valentin enlève les sauts de ligne, les numéros de chapitre, et le texte se déroule à la manière d’un « fil tissé sur la toile. » Et, le voilà, par exemple, parti dans la mise en tableau du massif Ancien Testament – le plus grand livre qu’il ait transformé à ce jour –, 39 livres transformés en 39 panneaux. L’artiste a titré cette série « Vie, mort, le reste on s’en fout. »
 

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sur les murs ?

 

Mais la plupart du temps, le graphiste s’amuse avec des classiques : La peste d’Albert Camus (« La bête #2 »), Vingt mille lieues sous les mers de Jules Vernes (« Les ‘O’’ »), Le Rouge et le Noir de Stendhal (« Partition »)… Pour Grégory Valentin, lors de la traduction en « espèce » du livre, l’idée est toujours d’exposer un regard subjectif, un parti pris.

Ce dernier s’exprime dans le choix de la typographie, de l’interlignage, des couleurs, dans le choix des mots mis en avant – comme dans Un homme qui dort de Georges Perec, où il décide de mettre en avant le mot « monstre », s’amusant de la petite proportion de sa récurrence par rapport au reste du texte. 

 

Grégory Valentin interprète une ambiance, un ressenti. L’objectif n’est pas de faire un tableau figuratif, mais abstrait. « Je voulais que l’on voie d’abord le tableau de loin, que l’on sente une vibration, puis qu’on se rapproche, et que l’on découvre que c’est un livre » nous explique-t-il. Cela explique le « regard plastique » sur l’oeuvre, qui rend le tableau « séduisant » et « agréable » à regarder, même si l’on n’est pas assez proche pour pouvoir lire les caractères. 

 

La réaction du public face aux tableaux est, par ailleurs, très symptomatique de ce double effet : « Ils regardent les couleurs, les dégradés, puis en se rapprochant, il y a un deuxième effet. Ils sont étonnés ou trouvent cela marrant. Puis, ils lisent les paragraphes, ils font des allers et retours, se reculent ou s’avancent. Il y a une véritable interaction. »

 

Les tableaux ne sont pas encadrés. Les « especedelivres » sont imprimés sur un papier qui diffère selon la subjectivité de l’artiste. « Je suis très exigeant avec la qualité du papier. Selon mon envie, il sera plus ou moins blanc, plus ou moins texturé. Je suis très exigeant sur le rendu final, il faut que ce soit un bel objet » raconte-t-il. La feuille est ensuite appliquée à du contrecollé, du PVC ou de l’aluminium afin qu’elle soit épaissie et qu’elle puisse être posée ou « flotter » sur le mur. 
 

 


Si Grégory Valentin ne se sent pas critique littéraire dans l’âme, il choisit les oeuvres qu’il adapte selon ses coups de coeur. « Il faut que le livre me parle » insiste-t-il. Cela implique qu’il ne puisse pas prendre de commande : « c’est la démarche inverse à mon travail ordinaire de graphiste ; il faut que le livre me touche, qu’il y ait quelque chose à raconter » explique l’artiste. Especedelivre représente pour lui un « espace de liberté. » « Demain, je fais le livre qui me plaît, et je ne suis pas dépendant d’un contrat pour un livre que je n’ai pas choisi » ajoute-t-il. 

 

Pas de commande, mais il est possible d’acheter ses tableaux dont le prix est compris entre 300 et 1300 euros selon la taille : autant certains font 40 cm par 40 cm tandis que d’autres, comme « Horizon » qui transforme Germinal d’Émile Zola, fait 80 cm sur 1m60. « Le coût est significatif, car la qualité est importante et donc le coût de fabrication l’est aussi » explique Grégory Valentin. Chaque commande est livrée avec un certificat d'authenticité numéroté. 

 

En effet, « especedelivre » est imprimé à 8 exemplaires en référence aux nombres de coulages que pouvaient faire les sculpteurs dans les moules avant que ces derniers soient moins fiables. La seule exception ? Le tableau « Un rêve », reproduction de L’Alchimiste de Paolo Coelho, réalisé en un seul exemplaire à la demande d’une amie.
 

Alors, les amateurs d’art achètent-ils plus pour le texte ou pour l’esthétisme du tableau ? « Un peu des deux » nous répond Grégory Valentin. Ainsi, une femme passionnée du Petit Prince d’Antoine de Saint-Exupéry lui achète « ADCB », car elle trouve cela « féérique » de pouvoir lire son livre préféré au mur. Mais certains achètent le tableau sur un coup de coeur, sans connaître le texte, le lisant et le découvrant après coup. 

 

L’artiste est enchanté de pouvoir « redonner de la noblesse au livre et de faire lire. » Lors de sa première exposition dans un village du Nord-Pas-de-Calais, invité par une association culturelle, des enfants sont venus. Comme à chaque exposition, il accompagne ses oeuvres d’une montagne d’ouvrages récupérés qu’il appelle « matière première ». Certains enfants ont donc pu repartir avec des livres et ont pu interagir avec les tableaux, les prenant en photo pour pouvoir zoomer sur les lignes ensuite. 

 

Pour la suite, Grégory Valentin aimerait « continuer à se faire plaisir » et a toute une liste d'« especedelivre » à faire :  Nana d'Émile Zola, La Disparition de Georges Perec, Les Fleurs du mal de Charles Baudelaire, Alice au pays des merveilles de Lewis Carroll – mais en version originale, nous précise-t-il, comme tous les livres qu’il transforme – ou encore La Vie mode d’emploi, toujours de Georges Perec. 

 

L’artiste transforme aussi des chansons, comme Paranoid Android de Radiohead, mais toujours, au contraire des « especedelivre » dans un format imposé, de 20cm par 20 cm. Il aimerait transformer l’album du chanteur français Gérard Manset. 

 

Enfin, pourquoi pas travailler sur de la sculpture de livre à partir d’ouvrages laissés pour compte, jamais vendus, jetés ou végétant à la cave… Tout semble possible. En attendant, l'artiste sera exposé en mai à la Nuit des Arts, à Roubaix. 

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