Espoirs et inquiétudes : quel avenir pour la nouvelle génération de l'édition ?

Gariépy Raphaël - 10.06.2020

Edition - Société - Edition societe - témoignage étudiants génération - monde professionel crise


Le Master CREM de la Sorbonne s’est donné pour mission de former la future génération d’éditeurs et d’éditrices. Après deux ans d’alternance qui leur ont permis d’appréhender les ressorts du métier, les étudiants s'aventureront sur le marché de l’emploi. En cette période particulière, remises en question et tribunes s’enchaînent : ces primo-arrivants appréhendent mieux le monde du travail, et devront se tracer un chemin dans un secteur ultra concurrentiel – parfois cruel.
 

Nous sommes allés à la rencontre de quatre apprenties éditrices, interrogées sur leurs motivations, leur métier, leurs attentes : quel regard portent-elles sur l’avenir du métier, parfois fantasmé, d’éditeur ?



 


Que le monde du livre les ait attirées dès l’enfance ou que la rencontre avec le milieu de l’édition soit le fruit d’une reconversion dans le supérieur, toutes ont l’impression d’avoir trouvé leur place. Toutes occupent actuellement un poste d'assistante éditoriale, en contact direct avec les textes. Zoé travaille aux éditions de L’opportun, Manon en jeunesse chez Nathan, Eléna aux éditions Dunod où elle s’occupe de livres universitaires, et Charlotte fait partie de l’équipe du Tripode depuis deux ans.
 

 

Si je pouvais, je serais...


Pour les quatre apprenties, 2020 signe la fin des études avec le monde professionnel pour horizon. Mais cette rentrée littéraire sera particulière pour l’ensemble du milieu. Le secteur de l’édition vient de vivre une crise intense qui a retourné chaque maillon de la chaîne. Les postes se raréfient, plus que jamais – obligeant à un certain pragmatisme. 


«Dans mes rêves les plus fous j’aimerais travailler en littérature de l’imaginaire, je trouve qu’il y a un dynamisme fou dans ce secteur, mais je ne me mets pas de limites pour le moment, ça dépendra de ce qui va se passer à la fin de l’année» ; Zoé, qui envisage de lancer sa propre maison depuis déjà un certain temps, est pleinement consciente des difficultés qui l’attendent et ne refuse aucune option. 


Eléna comme Manon comptaient sur la logique de grand groupe (Hachette et Editis) pour bénéficier d’une mutation en interne en septembre prochain. La réalité a bouleversé leurs plans : « Ça va être très très compliqué, je vais me lancer en freelance l’année prochaine, à mon avis je n’aurai pas le choix», affirme Eléna. Elle prévoit de se débrouiller avec des contacts noués durant l’apprentissage tout en continuant à prospecter sur les offres qui sortent. Seule Charlotte, qui reste au Tripode l’année prochaine, peut finalement se permettre d’être sereine.
 

Un milieu en crise qui ne bougera pas de sitôt 


«On n’a pas fini de voir des choses aberrantes se passer dans le monde de l’édition», affirme Zoé qui suit avec attention le mouvement #PayeTonAuteur ou la Ligue des auteurs professionnels. Elle constate au jour le jour les injustices qui structurent le milieu, et notamment la surproduction qui impacte durement les librairies. 



Free Photos CC 0
 


À cela s’ajoute la précarité pour les jeunes éditeurs – avec un niveau d’étude proche du Bac +5 –, pas assurés d’avoir un emploi stable. «Si la profession d’éditeur ne risque pas de disparaitre, en tout cas pas en France, le métier reste très précaire même en CDI : si on est dans une petite boite tout peut se casser la gueule du jour au lendemain.» 
 

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Surtout que la concentration des groupes parisiens rend difficile un début de carrière en province. Paris, ville la plus chère de France, n’est pas toujours tendre avec les nouveaux venus sur le marché de l’emploi. Ainsi pour Charlotte le premier motif d’inquiétude reste le salaire : «Pour l’instant à 20 ans, pas mariée et sans enfant tout va bien, mais se projeter à 40 ans avec un salaire aussi bas à Paris, c’est difficile. D'autant que j’ai eu pas mal d’échos assurant que ça augmente très peu finalement.»
 

Et le changement ne semble pas pour maintenant : «J’adorerais que la crise Covid bouleverse le monde de l’édition et que les éditeurs se rendent compte du jour au lendemain que la surproduction est une impasse. Mais je n’y crois absolument pas. Selon moi, on va vivre une année difficile : les gros groupes vont s’engouffrer dans la facilité et produire plus, pour vendre plus et compenser les pertes», prédit Eléna. 
 

Un fatalisme plus ou moins partagé 


Devant ce constat assez sombre, les réactions ne sont pas les mêmes. Eléna avoue avoir « peu confiance en l’humain et dans les éditeurs encore moins», comme Manon : il ne faut rien attendre du milieu. Le secteur de l’édition, très traditionnel, ne bougera pas de sitôt. Les futures éditrices prennent toutes l’exemple du livre numérique, censé révolutionner le milieu voilà déjà 10 ans, or «on ne se rend toujours pas compte qu’il ne sert à rien de mettre un livre numérique à 14 balles, quand le broché est à 19».
 

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Zoé de son côté ne nie pas les difficultés en présence, mais reste persuadée de faire partie d’une génération plus féministe, plus engagée, qui laissera moins de choses passer : «Oui, il y a plein de choses qui ne vont pas, mais on est dans un moment de prise de conscience globale et j’ai beaucoup d’espoir, on est au début de plein de choses, j’espère voir des révolutions se passer dans le début de ma carrière... et dans le reste de ma carrière aussi.» 



Ensuite, quoi ? geralt CC 0
 


Enfin Charlotte tient à rappeler la condition privilégiée de la France : «Le secteur du livre en France est plus important qu’ailleurs, on a le précieux système du prix unique du livre, et la France a l’un des réseaux de librairies les plus denses au monde.»
 

Les quatre étudiantes s’accordent d'ailleurs à dire que la génération qui vient est particulièrement lucide sur les problèmes de la filière. Si l’optimisme n’est pas toujours partagé, toutes parlent de s'engager. 

 

La nécessité de faire front 


Manon, Eléna, Zoé et Charlotte partagent l'envie d’une exigence éditoriale, reflet de valeurs, au quotidien. Ne pas plébisciter des textes qui contreviendraient, opter autant que possible pour des maisons respectueuses des auteurs et de l’environnement, se tenir au courant des problématiques qui touchent la chaîne du livre... Des prises de décisions individuelles accumulées peuvent faire changer la machine dans son ensemble. 
 

Pour Zoé la nouvelle génération partage une vision politique du monde de l’édition. De nouvelles notions voient le jour comme les « démineurs éditoriaux », des idées nouvelles sont mises en avant et rentrent dans des projets de collections, des projets de maison. Manon milite elle pour changer la représentation culturelle de l’édition, et aimerait à terme contribuer à favoriser la mise en place de programmes pour diversifier un milieu professionnel qui recrute souvent les mêmes profils provenant des mêmes classes sociales. 
 

Changer le monde demain semble compliqué, mais peut se jouer sur des détails comme le confirme Charlotte qui a fait le choix de travailler dans une petite structure qui propose une grande diversité de publications. Défendre tous les jours des auteurs qui comptent pour la maison lui paraît essentiel. 


Aux nouveaux arrivants dans les études d’édition, qui occuperont peut-être les bancs qu’elles viennent de quitter, elles délivrent principalement un message d’espoir : foncer, ne pas se résigner, c’est un métier qui en vaut la peine. Ne pas oublier que « rien n’est plus important que de croire dans les livres qu’on publie, non seulement par rapport à l’auteur, mais surtout par rapport à soi ».


illustration principale qimono CC 0




Commentaires
Réponse à Lwis (28 juin): désolé mais vous êtes trop confiant selon moi dans les vertus supposées de ce «déminage éditorial» qui est toujours -que vous le vouliez ou non -le cheval de Troie soit de la censure soit d'une autocensure induite par un certain climat général délétère.

Comme un champ de mines permanent.

En résumé: je suis prêt à respecter votre opinion entre gens de bonne compagnie que nous sommes.

Mais pas du tout à la partager.

Comme disent les Anglo-Saxons: «We agree to disagree»!

Et vous et moi,nous verrons comme tout le monde si cette mode platement et minablement copiée des Américains s'imposera ici ou fera pschitt...

Un éditeur ou une éditrice bien sûr n'accompagne pas ses autrices et auteurs pour leur montrer un supposé droit chemin,je regrette.

C'est s'abaisser et mépriser -avec les meilleures intentions du monde (dont l'enfer est pavé) - la liberté insécable et indivisible de la littérature et se plier à des tas de diktats et d'interdits toujours plus nombreux,sous tous les prétextes.

Je mets à part de ce refus les textes tombant sous les foudres de la loi.

La loi: la législature, pas la loi de tout le monde et son père,totalement illégitime et arbitraire !

Cela vous fait envie, cette reptation potentielle du monde éditorial ?

Woody Allen, cet exemple est tout récent !

Et c'est une éditrice qui n'a pas accepté cette dégradation du monde éditorial en prenant le risque de le publier.

Ensuite, ce livre comme n'importe lequel peut être sujet à la critique,tout aussi libre.

Mais non à un déminage éditorial abusif (périssologie) en amont.



CHRISTIAN NAUWELAERS
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