Et si Elena Ferrante disparaissait, emportant avec elle ses romans ?

Clément Solym - 07.11.2016

Edition - International - Elena Ferrante pseudonyme - écriture romans Naples - démasquer identité auteure


En dévoilant, peut-être, l’identité véritable d’Elena Ferrante, un journaliste italien s’est offert un quart d’heure de notoriété... rapidement balayée par la colère des lecteurs. Après 25 années de pseudonyme, le risque de voir disparaître Elena Ferrante est réel...

 

Text publishing, CC BY

 

 

Claudio Gatti l’avait clamé le mois dernier : en fouillant dans les dossiers financiers d’Anita Taja, traductrice de l’allemand vivant à Rome, il était convaincu d’avoir trouvé Elena Ferrante. Le silence de l’éditrice italienne et de l’auteure en question avait alimenté doutes et questionnements. Pourtant, les lecteurs n’avaient pas acheté l’histoire : ce qu’ils souhaitaient, c’était lire, et lire encore, les histoires napolitaines d’Elena Ferrante. Son identité véritable importait peu.

 

La réaction la plus emportée sera certainement celle d’Erri de Luca : « Mais qui donc peut bien être intéressé à savoir qui est véritablement Elena Ferrante ?! Pour les lecteurs, pour moi, en tant que lecteurs, l’identité d’un auteur n’a pas d’incidence sur l’œuvre, c’est l’œuvre, la lecture [qui importent]. »

 

Dans le New York Times, la traductrice américaine de Ferrante, met définitivement les pieds dans le plat : l’effort journalistique déployé se trompait de direction. Alors que l’auteure avait toujours privilégié ses fictions au détriment de sa personnalité, jeter son nom en pâture à la presse ne changeait rien. Ou plutôt, changeait tout. 

 

Et si elle venait à arrêter d'écrire, qu'aurions-nous gagné ?

 

Ann Goldstein, éditrice du magazine The New Yorker, et qui a traduit tout Ferrante, tente de défendre l’exercice littéraire que fut alors La frantumaglia, un essai publié en 2003. Présenté comme une biographie, le livre devient incompréhensible estiment certains : pourquoi dévoiler une existence, quand on a toute sa vie cherché à se dissimuler ?

 

La traductrice y voit pour sa part une tentative de comprendre le processus d’écriture, et certainement pas un dispositif marketing, ou moins encore, une autobiographie intime. « Quand elle parle de l’écriture et des livres, vous retrouvez l’expression puissante d’une personnalité, d’une intelligence, d’un esprit, pour ainsi dire, qui écrit de la fiction », poursuit-elle. 

 

Le problème vient alors de ce que Ferrante avait toujours affirmé que, si un jour son identité venait à être connue du public, elle arrêterait de publier ses livres. « Nous devons supposer que c’est – malheureusement – une possibilité désormais », note la traductrice. 

 

D’autant plus attristant que Ferrante n’aurait en réalité fait paraître qu’une petite quantité de ce qu’elle a pu écrire. Elle a « souvent souligné que les lecteurs n’avaient pas besoin d’auteurs pour expliquer le travail », note Goldstein.

 

« Je pense que les livres, une fois écrits, n'ont plus besoin de leur auteur. S'ils ont quelque chose à dire, ils trouveront leurs lecteurs, dans le cas contraire, ils ne les trouveront pas », assurait-elle dans un entretien, l'an passé.

 

Le fait est que, durant 25 années, Ferrante a donné à lire et à vivre des aventures, des histoires, parsemées probablement d’éléments réellement biographiques. 

 

Elena Ferrante, comme si une femme qui écrit devait être résumée à son identité

 

 

« Très certainement, elle fut une femme qui travailla avec des enfants devenus adultes et nés à Naples », poursuit la traductrice. Mais s’il s’était agi d’un homme, alors il ne serait pas le premier à avoir pris le point de vue – ni le pseudonyme – d’une femme. Si l’on conservera longtemps encore les romans de cet.te auteur. e, l’ambiguïté du personnage qui écrivait risque de disparaître.

 

Et ses prochaines œuvres avec...