Etats généraux du livre : les auteurs entre consternation et mépris

Nicolas Gary - 22.05.2018

Edition - Société - Etats généraux livre - auteurs réforme sociale - auteurs Etats généraux


Au terme des États généraux du livre, le moins que l’on puisse dire, est que le sentiment d’exaspération est à son comble. À l’initiative du Conseil Permanent des Écrivains se tenaient ces rencontres, qui avaient pour projet d’obtenir des réponses concrètes sur les réformes sociales et fiscales. Moralité : à l’exception de la bienveillance du ministère de la Culture, chacun repart avec les mêmes questionnements.

 


Salle comble pour les Etats généraux du livre

 

En introduction, Pascal Ory, président du CPE et historien, relevait l’immanquable : cinq chaises vides, représentant l’absence des ministères concernés par les reformes – ainsi qu’Édouard Philippe, Premier ministre et Emmanuel Macron, président. Alors qu’une pétition signée par plus de 27 000 personnes continue de circuler, Pascal Ory relève qu’entre « la précarisation accrue et les soupçons de condescendance », les auteurs ne sont pas à la fête.

 

« Pour l’heure, les auteurs ne veulent couper la tête de personne, mais surtout, souhaitent qu’on ne leur coupe pas les mains. » Or, les réformes qui s’avancent mettront dans un même fourbi les différents artistes auteurs : une sorte de guichet commun pour les cotisations sociales, sans avoir l’assurance que chacun peut en profiter. « Ne transformons pas les auteurs, espèce minoritaire, en espèce en voie de disparition. »

 

Martin Ajdari, directeur de la DGMIC, représentera la ministre pour une allocution — en effet, Françoise Nyssen était à l’Assemblée nationale pour discuter l’indispensable loi sur les fakes news. Et le fonctionnaire de revenir sur les points acquis : une compensation de la hausse de la CSG, l’évolution de la circulaire de 2011 — celle qui porte sur les droits connexes, comme les interventions en école, ou les lectures. 


Le ministère, par sa voix, assure travailler à une stabilisation de la situation des créateurs, tout en pointant les risques d’un statut spécifique : « Il faut bien peser les avantages et les inconvénients », souligne-t-il. Plus tard, Nicolas Georges, directeur adjoint de la DGMIC, y reviendra : « Ce n’est pas le sens de l’histoire, et la réforme des retraites le démontrera aussi : nous sommes dans un alignement pour toutes les professions. »

 

Problème, dans tout cela : les affaires sociales, pas plus que Bercy, n’entendent ni ne répondent aux sollicitations des auteurs. En fondant les deux statuts — affiliés et assujettis — on ouvre un tuyau unique, autant qu’inique. « Nous demandons un peu d’équité », insistera Benoît Peeters, qui avait déjà participé à la création des États généraux de la Bande Dessinée, en 2015. « Je n’ai pas le sentiment que depuis, la situation s’est améliorée pour les auteurs. Et nous aimerions seulement ne pas avoir la certitude de marcher vers la catastrophe. »

 

Annus horribilis à venir : tout est à craindre
 

Au fil des trois tables rondes, c’est « le mépris » qui revient, immanquablement. Rémi Gimazane, du Service livre et lecture fera de son mieux : la réalité rattrape tout le monde. Pour 2018, la fameuse compensation de la CSG ne concernera pas les assujettis : 185 000 personnes verront donc leurs cotisations augmenter, sans obtenir de retour. Promesse de ministre, incapacité à trouver les bonnes solutions, manque de concertation, tout cela converge.


Peut-être qu’en 2019, les choses pourront être améliorées — tout le monde l’espère, et personne ne semble manquer de bonne volonté. Pour autant, rien n’est encore gagné. Et de la même manière, la loi concernant le fonds de formation des artistes auteurs « n’a pas été faite contre eux, mais elle a été faite sans eux », indique Thierry Teboul, directeur général de l’Assurance Formation des Activités du Spectacle. « Une fois de plus », entend-on soupirer dans la salle.

 

 

Et s’élève dans la salle une voix qui entend balayer toutes les tentatives de faire rentrer les auteurs dans une nouvelle case fiscale : « Nous ne sommes pas des indépendants, je n’ai pas de produit à vous vendre », s’exclame un auteur.
 

Fiscalité et autres joyeuses nouvelles déplaisantes
 

Quant au prélèvement à la source, dès le premier euro gagné, l’approche est totalement antinomique du statut même d’auteur — que l’on parle de romancier, illustrateur, dessinateur ou traducteur. La complexité de cette approche, le risque de se voir appliquer des pénalités en cas d’erreur supérieure à 10 % des montants déclarés… tout cela semble insurmontable. « Le prélèvement à la source concerne les patrons d’entreprise : la source, mais What The Fuck, je suis ma propre source », s’insurge Angela Morelli. 

 

Samantha Bailly, présidente de la Charte des auteurs et illustrateurs jeunesse, s’étranglerait : « Les revenus des auteurs sont basés sur les ventes de livres, or, nous n’avons pas accès au plus petit bout d’information qui pourrait nous servir pour nous permettre de faire nos déclarations de revenus. » Regard vers le Syndicat national de l’édition, convié et présent, mais doucement silencieux. 


Pour le ministère de la Culture, l’absence de concertation ne résulte pas uniquement des Affaires sociales : la rue de Valois ne peut nier sa responsabilité. Le ministère aurait cependant apprécié de prendre part aux discussions avec les autres services du gouvernement, et les représentants d’auteurs. « Nous aurions peut-être abouti à la même chose, mais avec une concertation. »

 

Reste, pour Guillaume Nail, auteur jeunesse, que tout le monde est plongé dans un flou total. « On parle de 225 000 actifs, parce que nous sommes des actifs, avec un véritable métier, qui sont laissés à l’abandon, faute d’avoir des réponses fiables. »

Thierry Dumas, directeur de l’Agessa/MDA, Sécurité sociale des artistes auteurs, ne délivre par ailleurs pas un message des plus optimistes. « 80 % des salariés de l’Agessa et de la MDA sont supprimés : il reste vingt personnes, je ne sais pas comment on pourra assumer notre rôle. » Est-ce la fin des caisses de sécurité sociale pour les auteurs ? « Ça en a tout l’air », soupire-t-on dans la salle.


Alors, se tourner vers les éditeurs, dans l’hypothèse d’une hausse des cotisations ? Vincent Montagne, président du SNE, assure que ces États généraux ne doivent « pas être un feu de paille : on doit se battre sur tous les fronts. Le SNE est prêt à s’engager, mais un travail en profondeur est nécessaire. » 

 

Marc-Antoine Boidin, du SNAC BD remarque : « Le statut des auteurs, c’est un château de cartes. Plutôt que de le consolider, ils sont en train de souffler dessus. Si l’on tire sur un système construit au fil du temps, on risque de faire s’écrouler l’édifice. » D’autant qu’actuellement, c’est toute la classe moyenne des auteurs qui est frappée de plein fouet. Les hypothèses de travail existent pourtant, afin d’abonder un fonds pouvant servir de caisse.

 

Résidence, bourses, domaine public, livres d'occasion...
 
Marie Sellier, présidente de la Société des Gens de Lettres inventorie : le domaine public, cette idée de Victor Hugo, ou encore les livres d’occasion, et pourquoi pas, une contribution sur les ventes de tous les livres. « Même prélever un pouillème permettrait de constituer un trésor de guerre pour financer la sécurité sociale. »

Etats généraux du livre
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Vincent Monadé, président du Centre national du livre, évoque plusieurs autres solutions : la remise de 5 % permise par la loi Lang, qu’en faire ? Les cartes de réduction des libraires pourraient-elles servir autrement ? Et la TVA, aujourd’hui fixée à 5,5 %, pourquoi ne pas tenter de l’abaisser à 2,1 %. Voire, soyons fous : taxer les GAFA, qui vivent sur les œuvres des producteurs de contenus.

 

Une autre idée est actuellement en cours de réflexion entre le CNL et les services du MCC : un fonds, semblable à celui déployé pour aider la librairie. Déjà évoqué, ce dernier pourrait être doté de quelque 9 millions €, pour améliorer tant les bourses que les résidences d’auteur. « De mon point de vue, les deux ne sont pas identiques : le CNL n’a pas de pouvoir normatif, mais il peut impulser des tendances. Une résidence, par exemple, c’est l’occupation d’un territoire et le retour vers le public, cela pourrait être compatible avec une bourse… »

Trop tôt encore pour en parler dans le détail, mais le projet est en cours. Rassurant.

 

Lobbying parlementaire et regards européens
 

Alors que depuis #PayeTonAuteur, la mobilisation des auteurs est constante, le président du CNL suggère également de travailler au lobbying auprès des parlementaires, tant du côté du Sénat que de l’Assemblée nationale.

Mais également s’inspirer « du modèle allemand, où les auteurs ont multiplié leurs revenus par quatre, porté par les agents et les syndicats : tout cela participe d’un rééquilibrage des rapports de force avec les éditeurs, et va dans le sens de la professionnalisation », indique Samantha Bailly.


La députée Frédérique Dumas (LREM) avait insisté sur un point qui depuis longtemps fait l’unanimité, chez les auteurs. Les outils informatiques doivent servir à éclairer les auteurs sur les ventes. Marie Sellier y reviendra elle aussi : « Il est urgent d’avoir un outil pour obtenir les ventes en sortie de caisse. » Vincent Montagne acquiesce, mais n’en dit pas plus.

 

Denis Bajram, des Etats géréraux de la BD, notera tout de même : « Aujourd’hui, j’entends des auteurs dire qu’ils ne viendront plus en salon, parce qu’ils n’en on plus les moyens. Si la colère des auteurs explose et s’amplifie à travers les réseaux sociaux, ce gouvernement va comprendre quel est le degré d’exaspération dans la profession. Il faut croire en notre capacité de révolte. »

Depuis la salle, Hervé Rony, directeur de la SCAM intervient, soulignant que « le consensus politique sur le domaine culturel n'est plus ce qu'il était. La rue de Valois est conjoncturellement faible ». Autrement dit, ne plus s’appuyer sur le ministère de la Culture, qui a montré plus que ses limites, mais aller chercher Bercy et les Affaires sociales.

 

Concluant la journée, Pascal Ory reviendra sur cette colère qui a porté le rendez-vous. « Les rapports de force font l’histoire, c’est l’historien qui l’assure : nous avons eu peu de réponses, mais la confirmation de l’incertitude. Alors, reprenant un poète fameux, Reverdy, je vous dirai qu’il n’existe pas d’amour, que des preuves d’amour. Il n’y a pas de mobilisation, il n’y a que des preuves de mobilisation. »


Rendez-vous l'année prochaine... D'ici là, une réunion est prévu le 21 juin, jour de la fête de la musique : on ignore quelle chanson chanteront les auteurs. Peut-être un air connu, depuis 1789, « Ah, ça ira, ça ira, ça ira... »



 




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