Être femme et bibliothécaire, un choix dangereux à l'époque victorienne

Antoine Oury - 13.08.2018

Edition - Bibliothèques - Bibliothécaire femme - bibliothécaire victorienne - bibliothécaire sexisme


L'époque victorienne, au Royaume-Uni, voit les femmes un peu plus considérées comme les gardiennes du cercle familial, perpétuellement aux côtés des enfants. Parallèlement, l'ère industrielle commence à instiller l'idée d'un travail des femmes : le métier de bibliothécaire, notamment, devient de plus en plus prisé. Mais, à la fin du XIXe siècle, penseurs et bibliothécaires masculins prédisent des dépressions nerveuses en série : le métier serait trop éprouvant pour leurs collègues féminines.





 

« Cela est sûrement dû à leur tempérament féminin et il en sera toujours ainsi... » Dans les dernières décennies du XIXe siècle, alors que le métier de bibliothécaire fait partie de ceux qui s'ouvrent peu à peu aux femmes, le regard des professionnels n'est pas tendre. Et c'est d'ailleurs l'une d'entre elles qui évoque ainsi ses collègues : Mary Eileen Ahern a fait partie de ces pionnières qui ont dû combattre préjugés et habitudes pour se faire une place comme bibliothécaire.

 

Alors que les femmes des classes moyennes et supérieures de la société victorienne entrent sur le marché du travail, la possibilité de travailler dans les bibliothèques devient alléchante. Ce travail intellectuel peut convenir, d'autant plus que les directeurs des établissements, eux, se réjouissent d'une main-d’œuvre qualifiée et bon marché. Mais, quelques mois après l'arrivée de femmes bibliothécaires, une rumeur se répand : elles seraient particulièrement exposées aux dépressions nerveuses...

 

C'est en 1868 que le docteur George Miller Beard identifie pour la première fois les symptômes de la neurasthénie, un état de fatigue et d'abattement général qu'il relie aux nerfs. S'il ne considère pas que la maladie touche plus particulièrement les femmes que les hommes, force est de constater que les premières sont bien plus touchées par les afflictions nerveuses.

 

Plusieurs facteurs l'expliquent, aujourd'hui : les grossesses à répétition, des carences alimentaires ou encore des dommages causés aux organes par des corsets trop étroits. Autant de conventions aux effets délétères sur la santé, et dont les effets étaient mal considérés : à l'époque, comme le note Rosalee McReynolds dans son article sur le sujet : une femme anormalement fatiguée, manquant d'énergie, voire allongée une bonne partie du temps, était considérée comme en bonne condition, tout simplement.

 

Des bibliothécaires plus fragiles
 

Aussi, lorsque les premiers cas de neurasthénie se manifestent chez des femmes, on considère que cela relève de la « nature féminine ». En 1886, Melvil Dewey, créateur de la célèbre méthode de classification, estimait que le nombre de cas de neurasthénie allait considérablement augmenter dans les bibliothèques, en raison de la féminisation du métier. Dewey, comme bien d'autres hommes — et de femmes, était persuadé que le cerveau féminin était plus petit que son équivalent masculin, et donc moins capable. Ce qui justifiait par ailleurs, pour beaucoup, une différence salariale. Ce type d'idées reçues n'était pas propre au secteur des bibliothèques, mais s'étendait à toute la société et au monde du travail dans son ensemble.

 

Mary Eileen Ahern ne fut pas la seule à partager cette vision des choses : Mary Salome Cutler Fairchild, pourtant vice-directrice de la New York State Library School, estimait aussi que les capacités intellectuelles et physiques des femmes étaient inférieures à celles des hommes. 

 

Ainsi, Frances B. Hawley, bibliothécaire, critiquait ouvertement la femme bibliothécaire qui cherchait à égaler l'homme : elle pourra être « aussi logique, aussi gestionnaire, aussi directive que n'importe quel homme - perdant ainsi la moitié de son charme féminin - nous ne pouvons pas produire les mêmes résultats qu'un homme de même capacité ». D'autres voyaient déjà dans ces préjugés et dans l'organisation du métier les traces d'une organisation et d'une hiérarchie masculinistes : Mary Ahern, malgré son adhésion à un « tempérament féminin », soulignait que la carrière d'une femme serait plus difficile que celle d'un homme. Toutes deux se rejoignaient sur un point : aux postes les plus élevés de la hiérarchie, « il n'y a pas de place pour nous », écrivait Hawley.

 

Des conditions de travail en cause
 

Au tournant du XXe siècle, les cas de neurasthénie en bibliothèque, si aucun chiffre ne l'atteste, ont, semble-t-il, été plus fréquents, et concernaient majoritairement des femmes. L'explication se trouve évidemment du côté des conditions de travail : les semaines oscillent alors entre 45 et 50 heures, mais, surtout, les femmes rechignent à manger un repas complet au moment de leur pause méridienne, de peur d'une indigestion. 

 

Les liens entre efficacité au travail, confort et santé n'étaient alors pas établis, surtout dans les domaines plus intellectuels : il faudra attendre quelques années, en 1910, pour voir apparaitre de premières recommandations professionnelles. « Prendre soin de soi, beaucoup de sommeil, et une nourriture consistante, ainsi qu'une marche de deux ou trois miles par jour sont tout aussi utiles aux femmes bibliothécaires qu'aux autres femmes », souligne ainsi Caroline Hewins de l'American Library Association.

 

Des auteures partagent les remarques les plus sexistes
entendues au cours de leur carrière

 

Bien entendu, les préjugés forgés autour de la neurasthénie et de la condition plus fragile des femmes ne disparaitront pas dans l'immédiat : il faudra attendre plusieurs années encore pour que les bibliothécaires, femmes et hommes, soient traités sur un pied d'égalité. En attendant, l'évolution des femmes bibliothécaires dans la hiérarchie, ainsi que celle de leur gratification salariale, sera restée au point mort...

 

L'article complet de Rosalee McReynolds, « The Sexual Politics of Illness in Turn of the Century Libraries », peut être lu à cette adresse.




Commentaires

Maintenant il ne reste plus qu'à faire tomber le stéréotype des femmes bibliothécaires acariâtres, qui portent des lunettes, se coiffent d'un chignon et répètent "Chuuuuut" à longueur de temps ! LOL
idem que "Boule De Chat" !
Je communique cet article à ma collègue responsable des études féministes à la bibliothèque où je travaille. L'ère victorienne n'a pas fini de nous surprendre.

Poster un commentaire

 

grin LOL cheese smile wink smirk rolleyes confused surprised big surprise tongue laugh tongue rolleye tongue wink raspberry blank stare long face ohh grrr gulp oh oh downer red face sick shut eye hmmm mad angry zipper kiss shock cool smile cool smirk cool grin cool hmm cool mad cool cheese vampire snake exclaim question

Vous répondez au commentaire de

Cliquez ici pour ne plus répondre à ce commentaire

* Laisser vide pour ne pas reçevoir de notification par email de nouveaux commentaires.