Être lu par des dissidents condamne les auteurs, en Turquie

Antoine Oury - 23.12.2015

Edition - International - Turquie censure livre - Hasan Cemal Tuğçe Tatari - Müslüm Yücel journalistes


Tandis que les rebelles kurdes réclament l'indépendance auprès du gouvernement d'Erdogan, la Turquie vit une période particulièrement propice à la censure et aux décisions arbitraires. Après plusieurs alertes relatives à la liberté de publier, l'International Publishers Association, Union internationale des Éditeurs, s'inquiète de nouveau pour la liberté d'expression après le retrait de trois livres des étagères des librairies du pays, au motif que ces ouvrages se seraient retrouvés entre les mains de dissidents.

 

Rajoy participa en la Cumbre de líderes de G-20. Segunda jornada (16/11/2015)

Mariano Rajoy, le chef du gouvernement espagnol, et Recep Tayyip Erdogan, président de la République turque

(La Moncloa Gobierno de España, CC BY-NC-ND 2.0)

 

 

Depuis plusieurs mois, la répression exercée par les autorités turques s'est faite plus violente : en septembre dernier, l'affrontement entre parti prokurde et gouvernement turc s'étendait à certains lieux d'expression, comme le journal Hürriyet. L'IPA avait immédiatement dénoncé ces attaques, qui comprenaient la destruction par le feu d'une librairie de Kırşehir, à environ 140 kilomètres au sud-est d'Istanbul.

 

L'IPA ne cachait pas son inquiétude face à la violence, en réponse à la liberté d'expression : « Ce qui est pire, c'est que ces incidents font partie d'un programme d'intimidation, de menace et d'attaque dirigé contre des catégories médiatiques ou de la société civile qui sont en désaccord avec le parti au pouvoir [Parti de la justice et du développement ou AKP, NdR]. Les coupables doivent être poursuivis et condamnés. Mais le pouvoir préfère se voiler la face », soulignait José Borghino, secrétaire général de l'IPA.

 

La critique du pouvoir est toujours une activité à haut risque : l'IPA signale à présent que des ouvrages écrits par trois journalistes turcs, Hasan Cemal (Delila - Bir Genç Kadın Gerillanın Dağ Günlükleri), Tuğçe Tatari (Anneanne Ben Aslında Diyarbakır’da Değildim) et Müslüm Yücel (Abdullah Öcalan / Amara'dan İmralı'ya), ont été retirés des librairies du pays, tandis qu'un quatrième, Ahmet Sik, écope d'une amende pour diffamation envers le ministre des Transports, Binali Yıldırım.

 

Le motif invoqué, plus que tortueux, est le suivant : les ouvrages retirés de la circulation ont été retrouvés entre les mains de personnes soupçonnées d'appartenir à des partis politiques interdits.

 

Metin Celal, le président de l'Association des éditeurs turcs, est évidemment atterré : « Nous savons que ces auteurs ne sont pas des terroristes et qu'ils ne travaillent pas pour des organisations terroristes. Ces décisions révèlent encore une fois la peur des mots du gouvernement, parce qu'il sait que les livres sont plus puissants que les armes. Malheureusement, ces choix du gouvernement ne font qu'émousser notre foi dans l'indépendance de la justice, et renforcent l'atmosphère inquiétante de violence et d'oppression dans notre pays », déplore-t-il.

 

Le mois dernier, deux journalistes, Can Dündar et Erdem Gül, étaient arrêtés pour avoir révélé un échange d'armes entre les services secrets turcs et l'État islamique, à la frontière syrienne. Ils risquent jusqu'à 45 ans de prison.

 

De simples publications à titre humoristique sont elles aussi visées par le gouvernement : un docteur turc sera ainsi jugé en janvier pour avoir diffusé des images du président Erdogan aux côtés de celles de Gollum, tirées de la trilogie de Peter Jackson. Ce dernier est même intervenu pour défendre l'accusé, qui risque jusqu'à deux ans de prison pour un post sur Twitter.