"Entailler Eva de Simon Liberati reviendrait à condamner le livre à mort"

Julie Torterolo - 04.08.2015

Edition - Justice - Simon Liberati - Atteinte à la vie privée - Irina Ionesco


Accusé d’atteinte à la vie privée par Irina Ionesco, le livre Eva de Simon Liberati (Ed. Stock) a été passé au crible, hier matin, par le juge des référés. À deux semaines de sa sortie officielle, le dernier ouvrage de l’écrivain pourrait se faire amputer de plusieurs passages relatant la vie intime de la célèbre photographe. Un véritable risque de voir « le livre condamné à mort », explique Anne Veil, avocate de Simon Liberati, à ActuaLitté. Vie publique, vie privée et liberté d’expression se sont ainsi étroitement côtoyées pour déterminer si oui ou non Eva fera partie, dans son état d’origine, de la rentrée littéraire 2015. 

 

 

 

« Irina Ionesco est une personne surprenante qui a exploité des images pédopornographiques de sa fille de ses 4 à 12 ans », explique tout de go Me Anne Veil à ActuaLitté. Un passé « graveleux » sur lequel revient très largement Simon Liberati dans son récit, qu'il présente pourtant comme un hommage à son épouse Eva Ionesco.

 

Un soir de l’hiver 1979, quelque part dans Paris, j’ai croisé une femme de treize ans dont la réputation était alors « terrible ». Vingt-cinq ans plus tard, elle m’inspira mon premier roman sans que je ne sache plus rien d’elle qu’une photo de paparazzi. Bien plus tard encore, c’est elle qui me retrouva à un détour de ma vie où je m’étais égaré. C’est elle la petite fée surgie de l’arrière monde qui m’a sauvé du labyrinthe et redonné une dernière fois l’élan d’aimer. Par extraordinaire elle s’appelle Eva, ce livre est son éloge. Simon Liberati

 

L’ouvrage décrit l’enfance « subie » par Eva : elle a en effet était propulsée très jeune sous les feux de la rampe par sa mère, Irina Ionesco. Eva est ainsi devenue, très rapidement, le modèle phare de la célèbre artiste, qui est allée jusqu’à photographier sa fille, alors âgée de 11 ans, entièrement nue pour la couverture du journal Der Spiegel.

 

L'état de santé et la vie amoureuse d'Irina Ionesco viennent alors très largement étayer le récit de Simon Liberati. Contrairement a ce qu’on a pu lire dans la presse spécialisée, Me Emmanuel Pierrat, avocat d’Irina Ionesco, n'a pas tenté de plaider sur le champ de la diffamation. Il s'est concentré sur des passages considérés comme « attentatoires à la vie privée de Irina Ionesco ».

 

Emmanuel Pierrat poursuit : « Les passages litigieux concernent des détails de sa vie privée comme son acte de naissance, son état civil, que l’auteur prétend avoir lu. Or Simon Liberati n’a pas le droit de s’en servir et encore moins de les publier. Les enlever ne porterait pas atteinte au livre qui n’a pas besoin de ses passages pour exister, la vie privée de Irina Ionesco n’est pas l’objet du livre. » 

 

Irina Ionesco, personnalité publique 

 

Un argument que réfute Anne Veil, arguant à son tour la notion de « personnalité publique ». Pour la représentante de Simon Liberati, l’ouvrage « n’apporte absolument rien de nouveau » à ce qu’il avait été déjà rendu public par la photographe.

 

L'avocate de la défense n'en démord pas, la jurisprudence est constante à ce sujet : « La Cour Européenne des Droits de l’Homme et la Cour d’appel sont très claires, quand un individu a déjà exposé sa vie privée, cette personne ne peut en aucune manière revendiquer la protection de sa vie privée sur ces éléments déjà dévoilés, et ne peut encore moins solliciter des mesures aussi graves. »

 

Or, Irina Ionesco a publié, il y a de cela 10 ans, L’œil de la poupée (2004, Des Femmes) vendu à 300 exemplaires (selon Edistat) dans lequel « elle parle elle-même des détails de sa vie privée telle que l'inceste qu’a subi sa mère, ses amants ou encore de ses problèmes de santé. Autant de choses qu’elle reproche à Simon Liberati de dévoiler dans le livre », explique Maître Veil. 

 

Mais ce roman est présenté « comme une fiction avec des personnages non identifiables où Irina ne parle pas directement de sa vie privée et encore moins de son état civil », rétorque Emmanuel Pierrat. Le livre s'appuierait sur une forme d'autobiographie romancée, mettant donc à distance auteure et protagoniste. « Une personnalité publique a le droit à sa vie privée, sa vie publique ne concerne que sa carrière », continue-t-il.

 

Une potentielle atteinte à la liberté d'expression

 

La saga juridique n’en est pourtant pas à ses débuts pour la famille Ionesco. Depuis plus de quatre ans, Irina Ionesco est également en pleine procédure judiciaire contre sa fille, elle-même. Le sujet concerne cette fois-ci l’utilisation des photographies prises alors qu’Eva était mineure. Le 27 mai dernier, la photographe s’est vue interdire l’exploitation de ces prises de vue par la Cour d’appel de Paris. Emmanuel Pierrat, devenu responsable de ce dossier supplémentaire, nous confie qu’Irina Ionesco souhaite se pourvoir en cassation. 

 

À chacun ses arguments sur le sujet. « Deux problèmes juridiques différents » pour le représentant d’Irina Ionesco, « une vengeance contre sa fille à travers son gendre », pour l’avocate de Simon Liberati. 

 

La décision sera communiquée ce vendredi en fin d’après-midi. Dès lors, si Irina Ionesco trouve gain de cause, Eva, imprimé à près de 15.000 exemplaires, se verra entailler de plusieurs de ces passages, ce qui retardera très probablement la sortie du livre et aura un coût pour l’éditeur de l’ouvrage. « Le livre paraît aux éditions Stock, filiale de Hachette et donc appartenant du groupe Lagardère, je n’ai pas vraiment d’état d’âme, cela est préférable pour ma cliente et je pense qu’ils ont les moyens de l’opération », expose Maître Pierrat. 

 

« Personnellement, je trouverais extrêmement grave qu’on puisse porter une telle atteinte à la liberté d’expression », conclut, quant à elle, Anne Veil.

 

Ce n’est pas la première fois que la vie privée peut être une arme tranchante pour un livre. Le Front national des villes et des champs, écrit par le jeune Octave Nitkowski avait en effet été attaqué sur ce terrain pour avoir révélé l’homosexualité de deux cadres du parti politique d'extrême droite, Bruno Bilde et Steeve Briois.

 

Contrairement à Steeve Briois, Bruno Bilde avait obtenu gain de cause du fait de « sa faible notoriété », obligeant ainsi la suppression du passage le concernant. Steeve Briois, maire d'Hénin-Beaumont, personnage public donc, n’avait pas eu en revanche « cette chance ». Les juges avaient estimé que ce détail relevé « d’un sujet d’intérêt général », plus spécifiquement, « de l’évolution d’un parti politique qui a montré des signes d’ouverture à l’égard des homosexuels à l’occasion de l’adoption de la loi relative au mariage des personnes de même sexe. »


Pour approfondir

Editeur : Des Femmes
Genre : litterature...
Total pages : 208
Traducteur :
ISBN : 9782721004857

L'Oeil De La Poupee

de Irina Ionesco

" La voix monocorde de Manie scandait le temps. Isa éprouvait une réelle incrédulité à écouter cette transe d'aveux funestes que sa grand-mère exprimait enfin. Les mots s'égrainaient. Ses paroles, nimbées d'un son lugubre, ne frappaient pas encore l'entendement d'Isa. Cependant elle commençait à découvrir le sens d'un drame, assurément antique, dont elle aurait été le sujet et la cause. Ce qu'elle venait d'entendre à propos de leur vie à eux - cette trilogie maudite, le temps d'un blasphème dont elle aurait été le fruit - déchirait l'épaisseur d'un voile noir composé de mille strates. Une lumière terrible éclairait son interminable questionnement. " I.I.

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