ÉVEIL, sommeil et compagnie : philosophie de rêve, avec Roger-Pol Droit

Cécile Mazin - 10.04.2013

Edition - Les maisons - Roger-Pol Droit - philosophie - rêve


On se glisse dans les bras de Morphé, on se laisse aller aux univers oniriques, et sans entrer dans le paradoxal du sommeil, le rêveur éveillé se prend parfois à des envies de fuite au pays des songes... Ainsi, ActuaLitté, avec Babelio et les éditions Seuil vous offrent un nouvel extrait extraits du livre de Roger-Pol Droit, Ma Philo perso. L'ouvrage est paru début mars, avec 512 pages de réflexions, courtes ou longues, pour « refuser les généralités ». Aujourd'hui, inauguration avec ÉVEIL, sommeil et compagnie...

 

 

 

 

ÉVEIL, sommeil et compagnie

 

Où sommes-nous quand nous rêvons ? Dans quel monde, quel type de réalité ? Laissons de côté l'étrangeté des contenus : situations loufoques, enchaînements au premier regard absurdes, angoisse ou jubilation sans cause apparente. Fixons notre attention sur cette réalité déconcertante : le fait même qu'existe ce monde à part, et qu'il s'insère régulièrement dans la trame des jours. Comment donc concevoir les relations impossibles, ou bien ambiguës, ou encore paradoxales, que cet univers – involontaire et secret – entretient avec l'autre – le monde diurne, conscient, vigile et familier ?

 

Ces interrogations viennent, insistantes et insolubles, à l'esprit de chacun. Il arrive qu'on les mette de côté. On feint de les avoir oubliées, faute d'une issue, voire simplement d'une prise permettant de les examiner plus avant. On croit volontiers que ces interrogations sont solubles dans la psychanalyse. C'est faux : le déchiffrement du sens du rêve, l'étude de son travail spécifique (condensation, déplacement, etc.) laisse entière l'étrangeté de son existence et de son mode d'être.

 

Pierre Carrique indique qu'une réflexion sur la veille et le sommeil traverse toute la philosophie occidentale. Toujours, en effet, la philosophie s'est conçue elle-même comme passage du sommeil à la veille, comme vigilance de l'esprit succédant à la torpeur ou à l'illusion. Continûment, la découverte de la vérité a été présentée sur le modèle de l'éveil, tour à tour chez Descartes, Leibniz, Kant, Hegel, Husserl, Heidegger, sans oublier Platon, Wittgenstein ou Aristote.

 

Tous parlent du sommeil et de la veille, du rêve et de la vérité, sans qu'il s'agisse jamais d'un thème parmi d'autres. Leur manière de concevoir ces partages se révèle, à chaque fois, fondatrice de leur démarche métaphysique.

 

 

Si l'on prenait en compte les apports de l'Asie, des points de vue très différents devraient entrer en comparaison, ou en conflit, avec ceux de l'Europe. Que faire, par exemple, du fait qu'en Inde Shankara soutienne que l'état de plénitude de la conscience est le sommeil sans rêve ? Ou du fait que les innombrables analyses du caractère illusoire du monde posent autrement le rapport entre rêve et vérité ? Ou que le Bouddha, perturbateur des certitudes indiennes, se donne pour nom « l'Éveillé » ?

 

Pierre Carrique, Essai sur la philosophie du sommeil et de la veille,

Paris, Gallimard, « NRF », 2002.