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Exclusif : Filippetti : "C'est l'éditeur qui fait la littérature"

Clément Solym - 28.06.2012

Edition - Société - Aurélie Filippetti - Antoine Gallimard - édition numérique


Aurélie Filippetti, ministre de la Culture, a accordé à ActuaLitté un entretien, en marge de l'Assemblée générale du Syndicat nationale de l'édition, pour évoquer quelques-uns des grands dossiers actuels de l'édition. En effet, alors même qu'Arnaud Montebourg était présent pour valoriser l'arrivée d'Amazon en Bourgogne, le Syndicat de la librairie française a entendu dénoncer un mensonge sur les emplois de libraires générés par l'ouverture de ce centre de distribution. 

 

Mais ActuaLitté était bien plus intéressé par le devenir de la taxe Amazon, dont l'actuelle ministre avait brossé le tableau, lorsque François Hollande n'était encore que candidat à la présidentielle. « J'aurais dû parler de l'installation d'Amazon en Bourgogne », reconnaît la ministre, tout à coup contrariée. Mince, ça ne va pas nous aider, ça… Mais, elle répond tout de même, et avec le sourire : « Cela fait partie de la mission que j'ai confiée à Pierre Lescure, pour l'établissement de l'acte 2 de l'exception culturelle. »

 

Et la ministre de poursuivre : « Il y a trois piliers dans cette mission, d'abord, le développement de l'offre légale, ensuite la lutte contre la contrefaçon commerciale, et puis, la recherche de nouvelles sources de financements. Et donc, la taxe Amazon entre dans le cadre de cette mission Lescure. Cela va prendre un petit peu de temps, quelques mois, et les préconisations seront présentées au début de l'année prochaine. »

 

 © ActuaLitté

 

 

À ce sujet, donc, il faut comprendre que l'on parle de la mission, qui intègre le dossier Hadopi, et qui a été confiée à Pierre Lescure. On parle autant d'une concertation autour de la loi, conformément aux souhaits du président de la République. « Le président de la République l'a dit à plusieurs reprises au cours de la campagne, la loi Hadopi sera révisée dans le cadre d'un réexamen de l'acte 2 de l'exception culturelle », expliquait Fleur Pellerin, sur France 3, en mai dernier. Et charge donc Pierre Lescure de faire le point sur les différents sujets cités, au terme desquels, le devenir de l'Hadopi sera donc tranché. 

 

L'éditeur a un rôle éminent dans le processus de création.

 

Un autre point sur lequel ActuaLitté souhaitait revenir, était la déclaration de la ministre, qui avait assuré, durant sa prise de parole à la fin de l'AG du SNE, qu'il n'y avait pas de littérature sans éditeur. La question de l'auto-édition se posait alors très clairement, et le statut des auteurs, par la même occasion. Alors que s'est ouvert le site Indisponibles.fr, qui réunit des auteurs autour d'un projet de numérisation des oeuvres, pour lutter intelligemment contre la loi portant sur la numérisation des oeuvres indisponibles, la ministre réaffirme la mission première de l'éditeur. 

 

« L'éditeur a un rôle éminent dans le processus de création. C'est une question passionnante. Et sans entrer dans un débat philosophique sur le processus de création, quand on écrit, chez soi, on a besoin d'avoir le regard d'un éditeur, pour venir sanctionner, dans le bon sens du terme. C'est-à-dire, donner le jugement d'un professionnel, sur le texte que l'on est en train de rédiger. Et sans cela, même si on se publie soi-même, et que l'on peut toucher un public au travers des réseaux, on n'a pas cette reconnaissance de se sentir écrivain. L'écrivain ne naît qu'au travers du regard de l'éditeur. Et moi je l'ai ressenti en tant qu'auteur : j'aurais pu écrire le même livre que celui que j'ai rédigé… si je n'avais pas eu Jean-Marc Roberts [NdR : patron de la maison Stock, filiale du groupe Hachette], le résultat n'aurait pas été le même. »

 

Une histoire de regard, d'accompagnement, de financement, de conseils. « Mais surtout, on a besoin de cette médiation, pour se reconnaître, soi-même, comme auteur, et pour savoir que son texte est vraiment un livre. » 

 

En effet, ainsi qu'elle aura pu l'expliquer durant son intervention devant les éditeurs, l'activisme de certaines entreprises, qui recherchent un contact direct avec les auteurs, « ne vise finalement que leur propre intérêt ». Et selon la ministre, « tous les textes ne sont pas des livres. C'est l'éditeur qui fait la littérature ». 

 

La littérature, en toute indépendance

 

Alors là, on tente de la jouer en finesse. Durant son intervention, à la fin de l'AG, la ministre avait en effet rappelé que l'on célébrerait le centenaire de la publication de La recherche du temps perdu de Proust l'an prochain. Mais le romancier n'était-il pas le plus célèbre des auteurs indépendants, publié à compte d'auteur ? « C'est un bon exemple de la relation nécessaire entre un éditeur et un auteur. Et Marcel Proust était désespéré que son livre ait été refusé par un éditeur, en l'occurrence… »

 

Là, petit moment de silence, parce qu'Antoine Gallimard est aux côtés de la ministre, et sourit. Et que c'est précisément le grand-père d'Antoine Gallimard qui avait refusé le manuscrit de Marcel. « C'est ensuite, quand il a pu construire cette vraie relation avec l'éditeur, qu'il a pu réaliser la Recherche du temps perdu. Évidemment, il avait besoin d'avoir ce regard de l'éditeur. »

 

Et Antoine Gallimard d'ajouter : « Marcel Proust a publié à compte d'auteur chez Grasset, et très vite, les gens de ma maison, et mon grand-père le premier, ont reconnu leur erreur, ainsi que je le disais à Aurélie Filippetti. Mais ensuite, il y a vraiment eu une relation qui aura duré jusqu'à la mort de Proust. » 

 

Pourtant, l'un des enjeux du numérique, reste cette facilité à commercialiser une oeuvre, indépendamment d'une structure éditoriale classique ? Antoine Gallimard conteste : « C'est un peu un mirage ! » La ministre, pour sa part, est claire : « D'abord, il manque ce regard, qui doit venir de quelqu'un d'autre. Si vous êtes en auto-édition, dans un contexte de relation uniquement avec des lecteurs, c'est autre chose. Deuxièmement, comment faire pour diffuser cette oeuvre ? »

 

Eh bien… Twitter, Facebook, un blog, les réseaux sociaux du livre existant, le web marketing… David Forrest, auteur indépendant, au même titre que d'autres, pourrait en témoigner. Avec une politique tarifaire très serrée, et un marketing réseau fort, l'écrivain s'est très bien débrouillé. « Mais vous avez bien besoin d'un espace de médiation. Et je reste convaincue que l'on a besoin de cette relation avec l'éditeur. L'autoédition peut convenir, au début, quand on est en recherche d'un éditeur, pour se faire remarquer, pour commencer. Mais très vite, la logique et le souhait des auteurs, c'est d'arriver à une relation intéressante et constructive, avec un éditeur. C'est ce que veulent la plupart des auteurs. »

 

De fait, c'est le regard des éditeurs, qui fascine et importe le plus.

 

Quant à savoir si les jurés du Goncourt finiront, un jour ou l'autre, par lire des livres en numériques, la ministre et Antoine Gallimard sont unanimes. Si les membres du jury refusent aujourd'hui, « cela va changer ». D'ailleurs, il faut noter les expérimentations d'Univers poche, avec 12/21, qui publie des titres, uniquement en numérique, ou encore de Bragelonne, qui a créé sa collection, Brage ? « Je pense que ça évoluera. Il y aura peut-être, demain, un prix du livre numérique. »

 

Et Antoine Gallimard de sourire, de nouveau… Oui, c'est vrai, ActuaLitté avait expérimenté cette idée...

 

A lire la Tribune de Yal Ayerdhal, en réaction

Je Récuse... Lettre ouverte à Aurélie Filippetti