"Accueillir les voix les plus singulières, après : Orphée reconnaîtra les siens  !"

Nicolas Gary - 22.06.2015

Edition - Les maisons - André Velter - poésie France - lecture poèmes


Comment parler de poésie, comment en lire, et surtout, quelle place occupe-t-elle encore, dans un pays qui lui avait fait la part si belle. Dans un premier entretien avec ActuaLitté, André Velter, poète, directeur de la collection Poésie/Gallimard, avait abordé la situation de la poésie, conclu sur des notes assez sombres. Fermeture de festivals, émission de radio supprimée, etc. À son invitation, « ne restons pas prisonniers de cette montée des ténèbres », et abordons maintenant des rives plus clémentes. De la poésie en France, Acte 2.

 

André Velter

André Velter, mai 2014, ActuaLitté CC BY SA 2.0

 

 

Vous nous annonciez une poursuite de notre entretien moins affligée. Dans le contexte actuel, est-ce bien raisonnable? « Non, ce n’est pas raisonnable tant les signaux négatifs se multiplient. Mais se lamenter ne sert à rien. Je ne vais plus vous parler que de ce qui fonctionne encore plutôt bien du côté des livres de poésie. L’année prochaine la collection Poésie/Gallimard aura 50 ans, c’est sans doute le moment de voir ce qui a été fait et où nous en sommes. Plus de 500 titres au catalogue, et surtout un taux de réimpression de 95 %, ce qui témoigne d’une diffusion soutenue sinon constante. »

 

Il y aurait une demande permanente, même pour des auteurs qui ne semblent plus tellement en faveur comme Saint-John Perse ou Supervielle?... « Voilà bien l’exemple d’idées qui se répandent ici ou là sans la moindre justification. Ce n’est pas parce que des journalistes incultes ne parlent plus d’eux et que des universitaires sectaires les bannissent des programmes que les lecteurs se privent de ces deux poètes. Pour mettre les points sur les i, je vais donner des précisions que je néglige d’ordinaire, parce que le quantitatif n’est pas mon obsession. Ainsi, Saint John Perse en Poésie/Gallimard c’est : Éloges (200 000 exemplaires), Amers (135 000), Vents (115 000); quant à Supervielle : Le forçat innocent (110 000), Gravitations (108 000), avec des réimpressions tous les ans»

 

Les chiffres, surtout s’ils sont inattendus, disent quand même quelque chose… « Ils servent à contrer les idées fausses, mais en poésie ils ne sont pas la seule mesure à prendre en compte. Il y a de grandes disparités dans la diffusion des livres de Guillaume Apollinaire, de Pierre Reverdy, de Blaise Cendrars, mais chacun de nous peut préférer tel ou tel sans être influencé par les tirages annoncés : tous leurs recueils sont également disponibles dans la collection, c’est l’essentiel. »

 

Saint John Perse ou Supervielle en dérélection ? "Ce n’est pas parce que des journalistes incultes ne parlent plus d’eux et que des universitaires sectaires les bannissent des programmes que les lecteurs se privent de ces deux poètes." André Velter

 

Les poètes contemporains, en terme d’audience, ne peuvent rivaliser avec les « grands classiques » du XXe siècle, Éluard, Aragon, Ponge, Char, Desnos… « Poésie/Gallimard a précisément été créée en 1966 pour que ces auteurs trouvent un plus large public. Aujourd’hui, seuls Yves Bonnefoy et Philippe Jaccottet sont en passe de les rejoindre, mais le plus important à mes yeux c’est le mouvement général qui porte ceux des générations suivantes. D’où des choix éditoriaux résolument divers, ouverts à toutes les sonorités du champ poétique. Écoutez un instant cette succession de noms pour prendre la mesure d’une telle programmation sans œillères : Lorand Gaspar, Jacques Dupin, Bernard Noël, André du Bouchet, Franck Venaille, Alain Jouffroy, Ludovic Janvier, Jacques Roubaud, Jean-Pierre Verheggen, Chistian Bobin, Pascal Quignard, François Cheng, Michel Houellebecq, Jean-Michel Maulpoix, William Cliff, Guy Goffette, Jean Ristat, Valère Novarina… Pardonnez-moi, j’en oublie. »

 

Notamment les étrangers… « Oui, alors que c’est une des orientations majeures de la collection : Rilke, Pessoa, Garcia Lorca, Pasolini, Neruda, Hikmet, Ritsos, Tsvétaeva, Maïakovski… Je voudrais petit à petit que beaucoup de langues soient représentées. Il y a déjà le tchèque avec Holan, le suédois avec Tranströmer, le finnois avec Holappa. Je ne désespère pas d’accueillir des poètes contemporains chinois, coréens, japonais, bengalis… »

 

Faire place au monde entier? « À la chambre d’échos du monde, afin de réintroduire la poésie française dans le concert général. Publier Arun Kolatkar ou Juan Gelman, c’est en quelque sorte secouer la création ici et maintenant, même s’il n’y a quasiment personne pour s’en apercevoir. Avec Mahmoud Darwich et Adonis, il en va différemment, leurs œuvres sont décisives, aussi bien poétiquement que politiquement et culturellement. Je suis stupéfait (c’est une parenthèse qui ne concerne pas Poésie/Gallimard, puisque ces livres sont publiés au Seuil) que la trilogie d’Adonis al Kitâb (Le Livre) ne soit pas au centre de tous les débats sur l’Islam et le monde arabe. Il s’agit de l’œuvre, la seule à ce jour, capable de contrer et de briser le carcan de la langue coranique. Évidemment, la lecture de tels ouvrages demande un minimum d’efforts, ce qui ne peut que décourager les critiques qui s’en tiennent à la quatrième de couverture pour écrire leur papier. Comme toujours une exception : Oriane Jeancourt Galignani dans Transfuge avec un magnifique article consacré à Adonis le Nietzsche arabe! »

 

Nous en revenons aux possibilités de créations spécifiques qui se développent et vont se développer sur le net. Personnellement, je ne renoncerai jamais au livre. J’aime le papier, l’odeur de l’encre, la typographie… C’est pourquoi j’imagine quelque chose de radicalement différent qui suscite des approches nouvelles, non pas à la place du livre, mais en plus du livre. André Velter

 

En poésie française, francophone ou en poésie étrangère, êtes-vous sûr de toujours faire les bons choix? « Le prétendre serait vraiment présomptueux, d’autant qu’il suffit de feuilleter les anthologies du XIXe siècle pour constater combien les hiérarchies alors établies ont été bouleversées et en partie disqualifiées. Nous tentons d’accueillir les voix les plus singulières, après : Orphée reconnaîtra les siens»

 

Sans préjuger du futur, et pour élargir la réflexion au-delà du cas particulier de Poésie/Gallimard, quelles sont les voies à explorer avec, ou à côté, du livre imprimé? « Nous en revenons aux possibilités de créations spécifiques qui se développent et vont se développer sur le net. Personnellement, je ne renoncerai jamais au livre. J’aime le papier, l’odeur de l’encre, la typographie… C’est pourquoi j’imagine quelque chose de radicalement différent qui suscite des approches nouvelles, non pas à la place du livre, mais en plus du livre. Un de mes amis, Vincent Moon, qui a réalisé des vidéos dans le monde entier, m’a prouvé qu’avec un minimum de moyens techniques on pouvait inventer des formes nouvelles. Il y faut naturellement une sorte de disponibilité et de génie pour capter la magie des très rares instants où la poésie découvre son lieu et sa formule, pour reprendre les mots de Rimbaud. » [chaîne YouTube]

 

 

J’ai encore beaucoup de questions à vous poser… « Gardons ça en réserve, incertains que nous sommes quant aux réponses définitives! Pour le plaisir, et pour le sens assez vertigineux de ce texte, je voudrais pour finir (et ne pas finir) vous citer un poème d’Armand Robin, Le programme en quelques siècles. Comprenne qui pourra»

 

 

On supprimera la Foi

Au nom de la Lumière,

Puis on supprimera la lumière.

On supprimera l’Âme

Au nom de la Raison,

Puis on supprimera la raison. 

 

On supprimera la Charité

Au nom de la Justice,

Puis on supprimera la justice.

 

On supprimera l’Amour

Au nom de la Fraternité,

Puis on supprimera la fraternité.

 

On supprimera l’Esprit de Vérité

Au nom de l’Esprit critique,

Puis on supprimera l’esprit critique.

 

On supprimera le Sens du Mot

Au nom du Sens des mots, 

Puis on supprimera le sens des mots.

 

On supprimera le Sublime

Au nom de l’Art,

Puis on supprimera l’art.

 

On supprimera les Écrits

Au nom des Commentaires,

Puis on supprimera les commentaires.

 

On supprimera le Saint

Au nom du Génie,

Puis on supprimera le génie.

 

On supprimera le Prophète

Au nom du Poète,

Puis on supprimera le poète.

 

On supprimera l’Esprit

Au nom de la Matière,

Puis on supprimera la matière.

 

AU NOM DE RIEN ON SUPPRIMERA L’HOMME;

ON SUPPRIMERA LE NOM DE L’HOMME;

IL N’Y AURA PLUS DE NOM.
NOUS Y SOMMES.


Pour approfondir

Editeur : Poésie/Gallimard
Genre : essais et...
Total pages : 170 pages
Traducteur :
ISBN : 9782070423743

Sable Mouvant/Au Soleil Du Plafond/La Liberte Des Mers/Cette Em

de Pierre Reverdy

Après Plupart du temps et Main d'oeuvre, ce troisième recueil de Pierre Reverdy édité en Poésie/Gallimard achève la reprise intégrale de ses écrits poétiques et de ses entretiens sur la poésie. Il s'agit d'un livre majeur qui s'ouvre sur l'un des poèmes les plus accomplis du XXe siècle. Par son ampleur, sa fluidité formelle, son timbre testamentaire, Sable mouvant cristallise tout ce qu'une vie peut transmettre d'expérience, d'intuition, de lumière visitée. Cette alliance rare de pensée et de grâce fait passer, dans le champ de la poésie vécue, comme un souffle de révélation : ici une voix fragile et souveraine change une destinée, même à son terme terrestre, en un mouvement d'approche.

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