Face au livre numérique, "Jacques Sadoul se serait adapté"

Nicolas Gary - 12.04.2013

Edition - Les maisons - Jacques Sadoul - Editions J'ai Lu - hommage


Suite à la grande aventure que les Editions J'ai Lu ont proposée à la presse et aux blogueurs, la maison, filiale de Flammarion, a profité de l'occasion pour rendre hommage à la mémoire de Jacques Sadoul. « Il aurait détesté cela, et je le sens déjà qui ricane par-dessus mon épaule », expliquait Anna Pavlowitch, directrice des éditions J'ai lu.


 Le 18 janvier dernier, l'édition apprenait la mort de Jacques Sadoul, à 78 ans. Cet anthologiste réputé, spécialiste de la science-fiction, a fait ses armes chez les éditions Opta avant d'oeuvrer pendant plus de 30 ans au sein des éditions J'ai Lu. 

 

 

 

 

Né en 1934 à Agen, Jacques Sadoul commence sa carrière littéraire 30 années plus tard, au sein des éditions Opta (pour Office de Publicité Technique et Artistique), fondées en 1933. À son arrivée, il crée le Club du livre d'anticipation, suivi par la collection Galaxie-bis. Dès 1968, il prend en charge la collection Science-Fiction de la maison poche J'ai Lu, dont les publications contribuent à forger les lettres de noblesse du genre SF.

 

Dès 1982, il prend la tête de J'ai Lu en tant que directeur éditorial et participe à la définition des codes de l'édition au format poche. Son travail sur les anthologies, entamé dès les débuts de sa carrière, fait toujours office de référence pour les amateurs du genre. Jacques Sadoul a aussi été l'un des premiers à s'intéresser aux histoires publiées sous forme de pulps, par exemple avec la collection Les Meilleurs Récits d'Amazing Stories.

 

Des cravates improbables

 

« Prince de l'édition, avec des pulls à col en V, écharpe et parapluie, un prince qui portait des cravates impossibles et qui proférait des horreurs, dans un français impeccable, toujours avec un demi-sourire. » Mais avant tout prince de ce « mauvais genre » que sont les littératures de l'imaginaire, et qui, promis, deviendra la devise des éditions J'ai lu. Pape de la SF, on lui doit également la BD en format poche, ou l'invention du mot «bulles», ajoute-t-elle.

 

C'est que l'influence de Sadoul dans l'édition française est considérable, tant il semble avoir touché à tous les domaines, et tant il a permis de découvrir des auteurs absolument incontournables dans les domaines de l'imaginaire - et jusqu'au manga... « Ce que je retiens de Jacques Sadoul, c'est qu'il aimait Borgès aussi, qu'il ne s'est jamais laissé enfermer dans les communautés, et dans aucun des genres qu'il a promu. Il savait qu'il ne faut pas oublier le «s» à «Littératures», si on aime la littérature et qu'on la publie. Qu'il fallait se méfier de ceux qui prétendent différencier la littérature de ce qui n'en serait pas. »

 

Sadoul regrettait « le snobisme, c'est-à-dire l'étroitesse, c'est-à-dire la bêtise, c'est-à-dire la vraie vulgarité, des journalistes, des libraires, des lecteurs qui méprisent la littérature de genre ». Mais il avait pris l'habitude de répondre, à ceux qui prétextaient qu'un récit sentimental, ce n'était pas de la littérature. « Et l'Amant, de Marguerite Duras, qu'est-ce que c'est alors ? » Audacieux, et d'autant plus, pour l'homme qui publia Barbara Cartland...

 

D'autres seront intervenus, comma Marion Mazauric, qui a longuement travaillé chez J'ai lu, avant de monter le Diable Vauvert, ou Stéphane Marsan, qui dirige Bragelonne, toujours avec une pensée émue, et un souvenir fort. Or, plusieurs années, Jacques Sadoul partagea son bureau avec l'autre Jacques, Goupil, qui fut directeur général de J'ai lu entre octobre 1983 et avril 1996. Sadoul quitta la maison le 31 janvier 1999 pour prendre sa retraite. Présent durant la soirée, Jacques Goupil a accepté de répondre à quelques questions de ActuaLitté. 

 

Jacques Sadoul écrivait également de la science-fiction et des polars, et fut notamment lauréat du Grand prix de littérature policière pour Trois morts au soleil, en 1986. L'une de ses séries les plus connues est celle de l'agent de la CIA Carol Evans, commencée en 1981 et très libre vis-à-vis des codes de la littérature policière, puisqu'Evans fut l'une des premières héroïnes lesbiennes de polar.

 

Il déformait, apprenait à désapprendre

 

« Il n‘aimait pas que l'on dise de lui qu'il formait des éditeurs. Il préférait dire qu'il les déformait, pour leur faire abandonner tout ce qu'ils avaient appris de mal à l'université ou ailleurs. C'était son charisme, son naturel. Il donnait des leçons sans le vouloir et il suffisait de l'observer pour apprendre. » Et de nous expliquer que, tous deux, ils avaient mis en place de véritables audaces et de nombreuses innovations. On s'en souvient peu, mais les coffrets de livres, les ouvrages à 10 francs, sont autant de projets qu'il a su porter... Mais, en cette période de mutation numérique, qu'aurait-il fait ?

 

 

Jacques Goupil

 

 

Jacques Goupil sourit : « Je crois que Jacques était fondamentalement un éditeur et un auteur. Et je pense - mais comment pourrais-je parler pour lui ? - qu'il se serait adapté. D'autant que c'est un homme qui acceptait, mais provoquait les innovations. Pensez à J'ai Lu BD, il fallait du cran ! Dans les dernières années où nous avons travaillé ensemble, il avait toujours un ordinateur sur son bureau. Jacques n'était pas du tout un réactionnaire : il s'adaptait aux réalités du moment. Je ne sais pas comment il aurait fait (rires). »  

 

Homme d'imagination, souvent abîmé dans ses oeuvres, dans son travail, Jacques Goupil se souvient de l'éditeur et de l'auteur Sadoul comme d'un homme qui « aimait l'imagination, parce qu'il vivait dans ces univers imaginaires. Un homme de rêve, de création, de créativité. Il n'avait aucun problème à s'adapter aux nouveaux concepts, aux nouveaux médias - et sans aucune réticence. Il n'aimait pas du tout la tradition. Je ne suis pas certain du tout qu'il ait lu quatre pages de Proust dans sa vie, parce qu'il n'aimait vraiment pas du tout... Non, ce n'était pas du tout son truc. »

 

(pause, un sourire...) « Il avait cet humour mordant, que tout le monde reconnaît. Il en rajoutait un petit peu, pour jouer son personnage, quand il disait qu'il fallait désapprendre, mais parce que lui avait tout appris. Il n'avait pas fait d'études universitaires, sinon un peu de pharmacie, avant de se lancer tout seul. L'édition est un milieu où l'on rencontre des agrégés de lettres, de philosophie, des Normaliens, qui sont des gens adorables sur un plan personnel. Mais dès qu'il parlait professionnel, pour eux, il y avait Proust et Céline. Et quand Jacques leur expliquait que Marguerite Duras, dans l'Amant, utilisait exactement les mêmes techniques que Barbara Cartland, les mêmes procédés, ces gens hurlaient. Et pourtant, c'est vrai. »

 

Ces barrières, Jacques Sadoul les avait combattues. Ce qu'il a laissé au monde de l'édition, est là pour en témoigner.




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