“Face aux multinationales, les créateurs ont besoin d'un syndicat pour les représenter”

Antoine Oury - 18.04.2016

Edition - International - Nicola Solomon Society of Authors - Society of Authors protection auteurs - Society of Authors London Book Fair


La Grande-Bretagne a une certaine tradition syndicale dans son Histoire — il suffit de regarder les films de Ken Loach — et la Society of Authors tente d’y faire honneur. L’organisation créée en 1884 compte désormais 9500 membres et se donne toujours pour mission de défendre leur statut et leur rémunération. Nicola Solomon, directrice de l’organisation, a évoqué avec nous les combats actuels.

 

London Book Fair 2016

Nicola Solomon (ActuaLitté, CC BY SA 2.0)

 

 

Le début d’année aura été plutôt mouvementé pour les auteurs outre-Manche : après le lancement d’une campagne de sensibilisation aux droits des créateurs et à la nécessité d’une répartition équilibrée des revenus issus de l’exploitation des œuvres, ils se sont tournés vers la voie législative. « Nous avons rédigé un brouillon de législation, mais nous nous concertons encore pour être certains que les termes utilisés dans celle-ci couvrent les besoins de toutes les industries créatives, de la musique à l’illustration en passant par le cinéma », nous explique Nicola Solomon à la Foire de Londres.

 

Cette action s’insère dans la campagne « Fair Terms for Creators » qui rassemble un certain nombre d’organisations qui représentent les créateurs et défendent leurs droits, à travers toutes les industries créatives. « Nous espérons présenter ces propositions au gouvernement d’ici deux mois », ajoute Nicola Solomon. « Les délais ne sont pas forcément urgents pour le moment, car l’attention politique est surtout tournée vers le Brexit, mais les premiers retours des législateurs et de l’Intellectual Property Office sont très positifs. »

 

Il est important d'agir tous ensemble pour expliquer au gouvernement pourquoi, dans un pays qui applique traditionnellement la liberté contractuelle, les auteurs ont besoin d'une protection spécifique. Nicola Solomon, Society of Authors

 

 

Visiblement, la Foire de Londres a été l’occasion de faire circuler le message : le sujet a été abordé lors du Congrès de l’International Publishers Association et de nombreux éditeurs ont visiblement apporté leur soutien — informel, pour le moment — à la campagne. Cela dit, le PDG de la Publishers Association, qui représente les éditeurs au Royaume-Uni, nous le répétait au cours de la Foire de Londres : « Je ne pense pas qu’une législation soit nécessaire, il y a encore du potentiel pour une conversation fructueuse entre auteurs et éditeurs. »

 

La Society of Authors semble consciente des réticences à toucher au droit des contrats et de la libre entreprise : « Nous ne voulons pas imposer de modèle en matière de rémunération : c’est le travail des éditeurs, dans le cas où les auteurs ne s’autopublient pas. Mais ce dont nous voulons être sûrs, c’est que les auteurs touchent une part juste dans l’argent obtenu à travers les différentes formes d’exploitation : publicité, ebook, livres audio... »

 

La réforme du droit d'auteur, une chance

 

Si les appels au gouvernement échouent, il restera toujours l'Union européenne : « Nous devons imposer le sujet de la juste rémunération dans la stratégie pour un marché unique numérique. En plus, cela permettra à la Grande-Bretagne de s'aligner avec d'autres pays en Europe : c'est le moyen de travailler ensemble pour s'assurer que tout le monde dispose des mêmes règles de protection », se réjouit Nicola Solomon.

 

Et la perspective d'un Brexit ne freine pas les discussions avec l'UE : même si la Grande-Bretagne quitte l'Union, elle devra toujours travailler avec ses pays voisins et partenaires. « C'est dans l'intérêt de tout le monde de disposer d'un droit d'auteur unifié, et, à la Foire de Londres, nous avons pu entendre à nouveau à quel point le commerce international est compliqué avec un droit d'auteur différent dans chaque pays. » Comme la Publishers Association, la Society of Authors reste neutre sur la question du Brexit.

 

La défense des créateurs, travail permanent
 

La Society of Authors est plutôt accueillante : auteurs, illustrateurs, traducteurs, scénaristes, journalistes et auteurs autopubliés peuvent devenir membres sous certaines conditions. « Nous encourageons les créateurs en début de carrière à s’inscrire, parce que c’est le moment où ils sont le plus susceptibles d’être abusés », souligne Nicola Solomon, qui précise que les adhésions sont en hausse régulière, dans toutes les catégories.

 

D’ailleurs, explique la directrice de la Society of Authors, les auteurs « hybrides » se multiplient au Royaume-Uni : « Il est devenu tout à fait respectable d’être un auteur autopublié, et nous conseillons d’ailleurs à nos membres de ne pas hésiter à choisir ce mode d’exploitation s’il est plus favorable que les conditions proposées par un éditeur. »

 

Si l’autopublication a ouvert la porte à de meilleures conditions pour les auteurs, elle a aussi généré sa part d’arnaques et de pièges tendus aux créateurs. « Nous luttons contre ces intermédiaires qui s’octroient une part des droits disproportionnée par rapport à la valeur qu’ils ajoutent aux œuvres, ou à ceux qui s’octroient des droits sans ajouter de valeur du tout. Il s’agit souvent de petites structures qui offrent des services dans l’autopublication, par exemple », précise Nicola Solomon. Autant de pièges qui jalonnent la route des auteurs, déjà chaotique : « Avec toutes ces multinationales dans l’édition, de Penguin Random House à Amazon, les créateurs ont besoin d’un syndicat pour les représenter », ajoute la directrice de la Society of Authors.

 

La rémunération ou les conditions contractuelles ne sont pas les seuls fronts sur lesquels la Society of Authors est présente : « Le fait que les traducteurs ne sont pas mentionnés dans les journaux lorsque l’on évoque les nommés du Man Booker Prize est aussi préoccupant : les auteurs ont besoin d’être payés, mais aussi d’être nommés. Le Guardian, par exemple, ne les nomme toujours pas dans ses articles. »