Facebook est un anti-existentialisme déprimant, selon Sartre

Nicolas Gary - 18.08.2013

Edition - Société - Réseaux sociaux - Facebook - Psychologie


Quand la parole d'un scientifique et universitaire intervient pour parler du réseau social Facebook, l'écouter peut sortir... d'une douloureuse dépression. Les conclusions de son étude montrent que les gens se sentent de moins en moins contents d'eux-mêmes après s'être abreuvés du réseau. 

 

 

Facebook

MoneyBlogNewz, CC BY 2.0

 

 

Ethan Kross s'est penché sur 82 jeunes adultes, qu'il a abreuvé de réseau pour les besoins de l'expérience. L'université du Michigan ne manque pas d'élèves, et une fois son panel établi, l'enseignant a cherché à déterminer les conséquences que le réseau pouvait avoir sur les étudiants. La conclusion est simple : l'humeur des personnes dépend de leur utilisation du réseau.

 

« Nous avons mesuré de nombreux paramètres, tant dans la personnalité que le comportement, et par exemple la fréquence d'utilisation de Facebook. Mais aucun des facteurs que nous avons pris en compte n'a influencé les résultats : plus vous utilisez Facebook, plus votre moral est en berne. »

 

Difficile de prétendre que les 82 cobayes de l'occasion représentent l'ensemble des quelque 700 millions d'utilisateurs actuels du réseau. Mais ces derniers se sont prêtés au jeu et cinq fois par jour, durant deux semaines, ont répondu à des questions. 

 

De premières études ont montré assez logiquement que Facebook permettait d'entretenir vis-à-vis de soi une certaine image, et qu'à une certaine, humble, échelle, le réseau favorisait la confiance sociale, l'engagement civique et l'implication politique. Il avait également pour contrepoint de confronter son existence à celles des autres, et de ce fait, provoquer l'effet complètement inverse. C'est un peu le principe du désir mimétique, que pointe René Girard : dans le triangle du désir, un utilisateur convoite ce qu'un autre possède, a réalisé, etc. Et finalement en découle une insatisfaction qui amplifie la pauvre image de soi que certains utilisateurs peuvent déjà entretenir.

 

Soit. La solitude préfigurerait l'utilisation de Facebook, et préfigure également un certain mal-être, mais à ce titre, Facebook n'aurait pas plus d'incidence sur le sentiment de solitude ressenti, assurent les chercheurs. En tant que nouveau média d'interaction, ils avouent toutefois que leurs recherches ne font que balbutier. Or, si le réseau fournit bien des occasions d'échanger et de se connecter avec des tiers, il affecte bien le moral des troupes. 

 

L'existence précède l'essence - et ça plombe

 

Contrairement aux relations hors ligne, qui procurent un certain bien-être, quand les interactions sont fréquentes, Facebook exercerait un résultat inverse sur les jeunes adultes l'utilisant. « Il est très probable qu'il existe une multitude de mécanismes qui expliquent cet effet », juge Kross : l'effet négatif de l'utilisation de Facebook sur le bonheur aurait en outre une incidence bien plus prononcée que l'on ne s'y attendrait. 

 

Pour Catalina Toma, chercheuse à l'université du Wisconsin, le temps de réaction qui peut être long entre deux échanges exerce une évidente influence. En modifiant, améliorant la présentation, ou mettant sur pause, c'est un tout autre temps qui intervient - contrairement aux échanges dans la ‘vraie vie'. Parmi les émotions, le sentiment de dignité ou de respect personnel peuvent être chahutés, tout cela découlant de la distance entre le profil et la personne. Une sorte d'avatar qui nous représente et que l'on incarne se retrouve face à un tiers : en interposant deux éléments entre les personnes, se dessine cependant une implication émotionnelle forte.

 

Et ce, d'autant plus que des études montre que les utilisateurs tentent de faire coïncider le plus possible leur profil avec la personne qu'ils sont réellement. Tout en cherchant à faire ressortir le meilleur d'eux-mêmes. 

 

SI l'existence précède l'essence, comme disait Sartre, le réseau tendrait à impacter fortement l'essence de l'existant, et donc son moral. Le philosophe estimait que l'on ne définit d'ailleurs pas l'homme par son essence, impossible à cerner, mais plutôt par ses idées et ses croyances : ce sont bien elles qui s'exposent dans les profils Facebook de chacun... Particulièrement si l'on « est » ce que l'on dit « aimer », non ?

 

via LA Times