'Faire d'un antisémite un exemple, cela pose question'

Clément Solym - 20.01.2011

Edition - Société - celine - hommage - brami


La polémique vient avant tout d'une maladresse, estime Émile Brami, directeur éditorial de la maison L'Éditeur, et auteur d'ouvrages sur Louis-Ferdinand Céline. L'annonce d'une célébration en l'hommage du romancier a en effet provoqué une vive réaction de l'association Fils et Filles des Déportés juifs de France. (notre actualitté)

« Tout commence avec cette liste établie chaque année, qui honore des personnalités, citées comme des personnages exemplaires. Or, cette année, Céline fait partie de la liste, et manifestement, le recueil qui le présente ne distingue pas l'homme de l'auteur. Et dans ce cas, s'il est indéniable que Céline est un grand auteur, il est difficile de le citer comme une personne exemplaire. »

Action, réaction : Serge Klarsfeld, président du FFDJF, a demandé que l'on retire la liste afin d'en supprimer la mention de Céline. « Europe 1 m'a invité pour discuter avec Serge Klarsfeld de ces questions. Mais quand l'animateur a lu un passage particulièrement violent de L'École des cadavres, un véritable appel au meurtre, je ne pouvais ni ne voulais cautionner ce qui est dit dans cet extrait. De ce point de vue, je suis d'accord Serge Klarsfeld. »

Céline, toujours aussi vivace

L'absence de distinction entre l'homme de lettres et le citoyen est à l'origine de toute la polémique, explique Émile Brami. « Pour rendre hommage à Céline, il faudrait faire abstraction de son côté politique, pour ne garder que l'écrivain. À l'époque où Jack Lang était ministre de la Culture, il fut question de faire de la maison de Meudon un monument du patrimoine historique. Le projet fut finalement abandonné. Ici, l'idée d'une célébration globale qui ne distinguerait pas les deux parties de l'homme est forcément maladroite. »

La grande défense de Céline, durant l'après-guerre, fut de justifier son antisémitisme en arguant que les juifs voulaient la guerre, quand lui était profondément pacifique. Mais il assurait surtout n'avoir pas été contre les juifs durant la guerre. « Une défense qui ne tient pas la route, si l'on se souvient que Les Beaux draps est paru en 1941. Et Céline le savait. Dans une lettre à son épouse, il avait dit que ce livre serait sa condamnation à mort. D'autant que durant la guerre, il avait tenté de créer un parti politique dont le socle reposait sur le racisme. Son comportement, comme ses textes, étaient empreints d'antisémitisme. »

Autant d'éléments factuels qui ont pour mérite de redonner le contexte historique. « D'ailleurs, s'il était resté en France, il aurait été fusillé, comme Brasillach. Et il serait probablement repris par l'extrême droite, qui en entretiendrait le souvenir. »

Du temps, du temps... et de la morale

La question du temps se pose épineuse dans cette situation. Il apaise parfois les tensions, comme il peut les renforcer. Émile Brami le reconnaît, difficile de savoir quelle serait sa position « si ma famille avait disparu dans les camps ». Le temps, pour apaiser les plaies et surtout la morale. Si le premier fera son oeuvre, la seconde nécessite que l'on sache qui l'on souhaite honorer, et comment. « Céline restera le grand écrivain qu'il est. Mais faire d’un antisémite un exemple cela pose question. »

« Pour ma part, j'apprécie l'écrivain et je n'ai pas besoin de sauver le personnage pour continuer d'apprécier l'oeuvre. Je sais ce qu'elle contient, de violence, de haine, mais supprimer ce livre dans lequel on dit que Céline sera honoré, c'est véritablement une question morale politique à laquelle il ne m’appartient pas de répondre. »