Fatwa contre Kamel Daoud : idéologie nauséabonde cherche médiatisation

Nicolas Gary - 18.12.2014

Edition - International - Kamel Daoud - Algérie menaces mort - imam salafiste


Les menaces proférées contre Kamel Daoud, par un imam salafiste, ont généré une vague de soutien de toutes parts. La région Aquitaine, qui lui avait remis le prix François Mauriac, a tenu à lui exprimer toute sa solidarité, à travers son président, Alain Rousset. Ses éditeurs, Actes Sud, en France, et Barzakh, en Algérie, se disent surtout soulagés de ce que la sécurité de l'écrivain est maintenant assurée, suite au dépôt de plainte.

 

 

 

Kamel Daoud est écrivain, et auteur, « mais depuis 10 ans, il est aussi chroniqueur de la vie en Algérie », rappelle Sofiane Hadjadj, l'éditeur algérien, contacté par téléphone. L'écrivain a défendu ses idées depuis tout ce temps, mais la médiatisation forte, qui a suivi la publication de l'ouvrage, en novembre en Algérie, et en mai en France, lui a « conféré une aura francophone et internationale », dont tente de profiter le groupe salafiste à l'origine des menaces indirectes de mort.

 

Marie Desmeures, l'éditrice d'Actes Sud, se souvient qu'un autre prédicateur s'en est pris à Lyes Salem, réalisateur du film L'Oranais, dont Kamel Daoud avait parlé. « Ils sont proches, tous les deux, et la chronique de Kamel avait provoqué des réactions vives. » En effet, la présence de moudjahidines qui boivent de l'alcool avait provoqué la colère du téléprédicateur Chamseddine, qui exigeait l'interdiction du film.

 

« Il existe des mouvements politiques et des courants conservateurs en Algérie », nous précise Sofiane Hadjadj, « et à la marge, il y a ces groupuscules extrêmement minoritaires, dont la capacité de nuisance est très forte, accentuée par l'accès aux médias, via les réseaux sociaux. Ils cherchent à vendre leur idéologie nauséabonde, qui prône la mort et le nihilisme, mais ils font erreur. Leurs appels à la mort remuent des souvenirs douloureux chez les Algériens, d'une époque encore proche, où les intellectuels étaient constamment menacés. Cette époque – c'était il y a une vingtaine d'années – est encore très douloureuse dans la mémoire des gens. »

 

Aujourd'hui, la plainte déposée par Kamel Daoud a été reçue, et la sécurité de l'auteur est prise en charge. « Il est important, pour lui, pour la liberté d'expression, mais aussi pour que ces personnes ne puissent pas agir en toute impunité, que cette plainte ait des conséquences judiciaires », nous précise Marie Desmeures. La procédure « a été prise très au sérieux par les autorités, et il y a eu une longue audition, qui a abouti à l'ouverture d'une enquête. C'est rassurant que les autorités luttent contre de tels personnages ». Un groupe de journalistes algériens s'est d'ailleurs porté partie civile en soutien à l'écrivain.  

 

"Ce sont des charlatans et des guignols. Des clowns."

 

Les éditeurs s'accordent à reconnaître que la notoriété grandissante de l'auteur a pu attirer l'attention du groupe salafiste. « Cela peut n'être qu'une provocation, pour profiter de la médiatisation dont bénéficie Kamel, mais quand bien même, c'est inadmissible. Un pareil appel, s'il n'est pas combattu, pourrait légitimer le comportement d'islamistes. » 

 

Rappelons que l'imam en question n'a pas explicitement demandé la mort du romancier, mais appelé l'État algérien à appliquer la loi islamique, et donc de le condamner à mort. « Ce sont des charlatans et des guignols. Des clowns » , affirme Sofiane Hadjadj. « Ils avaient déjà menacé la ministre de l'Éducation nationale en Algérie, Nouria Benghabrit-Remaoun, parce qu'elle avait des origines juives. Ils ont également tenté de monter une milice de défense des mœurs, cet été, pour lutter notamment contre le port du bikini. »

 

Bien entendu, « toutes ces menaces n'ont abouti à aucune action, ce sont des mensonges portés par une personne qui dirige un groupuscule de guignols, mais qui sont dangereux, parce qu'ils veulent se faire connaître », poursuit-il. La plainte ne pourra pas empêcher que les réseaux sociaux servent encore, et encore, à la diffusion de messages similaires, « sauf que l'incitation à la haine, les troubles à l'ordre public, doivent entraîner des enquêtes, des gardes à vue et des procès. Personne ne peut accepter ce comportement haineux. »

 

Au cours de l'année 2015, Kamel Daoud doit intervenir dans de nombreux festivals en France, nous précise Actes Sud. « Nous verrons quelles sont les mesures de sécurité à prendre pour assurer que tout se passe bien. » L'éditeur avait déjà pris des mesures importantes, pour l'écrivain égyptien Alla El Aswany, qui était sous le coup de menaces de mort lancées par les Frères musulmans.

 

« Fatwa pour me tuer émise par le mouvement salafiste algérien. Signé par le Abd El Fettah Hamdache. Voilà où mène le sentiment d'impunité chez ces gens-là », avait lâché le romancier. L'histoire n'est pas finie. Dans son livre, Meursault, contre enquête, on peut lire « J'ai toujours cette impression quand j'écoute réciter le Coran. J'ai le sentiment qu'il ne s'agit pas d'un livre mais d'une dispute entre un ciel et une créature. » Le romancier a également été interrogé par France 24.