Faute d'impression, une histoire de traductrice

Claire Darfeuille - 08.08.2014

Edition - International - Traductrice - Israël - Théâtre


Faute d'impression de Laurence Sendrowicz, comédienne, écrivain et traductrice, est jouée à partir du 20 août à la Manufacture des Abbesses. Deuxième volet d'une trilogie débutée par Cerises au kirsch, la pièce commence par le coup de fil d'un éditeur, un appel enthousiaste qui bouleverse la vie de Fany Barkowicz, la quarantaine, mariée, mère de famille et traductrice de son métier.

 

 © Thérèse Gacon

 

« C'est l'histoire d'une traductrice qui un jour fait une grosse bêtise », explique Laurence Sendrowicz, elle-même traductrice de l'hébreu et notamment des pièces de Hanokh Levin qu'elle a largement contribué à faire connaître en France.  Mais quel genre de bêtise peut entraîner une chute si vertigineuse ? Un énorme contresens, l'oubli d'un paragraphe, une faute de syntaxe impardonnable… On ne saurait l'imaginer. Non, rien de tout cela en effet, car, plus que d'une erreur, il s'agit d'une supercherie, d'un petit escamotage lourd de conséquences…

 

Un suicide professionnel très réussi

 

Le hasard veut qu'un éditeur lui confie la traduction d'un roman intitulé En passant par la montagne — ouvrage qu'il n'a pas lu, mais dont il anticipe le succès — et que la traductrice soit aussi l'auteure d'un roman autobiographique Les passe-montagnes de mon père, refusé par tous les éditeurs… Bien sûr la tentation est grande et le passage à l'acte imminent. Le roman est envoyé en place de la traduction, mais, coup de théâtre et ironie de la vie, l'éditeur rappelle :  « Il a adoré ! ». "Les deux montagnes alors se percutent", résume Laurence Sendrowicz, et la vie de Fany Barkowicz bascule.

 

« Elle pourrait encore rebondir sur ce suicide professionnel, mais la réussite est parfois plus difficile à accepter que l'échec », commente Laurence Sendrowicz qui n'en dira pas plus sur le long voyage intérieur du personnage qu'elle incarne sur scène pendant 1h10.  Quant à savoir ce qui est autobiographique, peu importe, « c'est une écriture qui cherche à construire une vérité personnelle sur des histoires inventées et réinventées », assure l'auteur. « Mais toutes les pièces que j'ai traduites de Hanokh Levin sont de lui ! » s'amuse-t-elle, tout en regrettant de ne pouvoir écrire avec l'économie de cet auteur israélien qu'elle place « entre Tchekhov et Beckett ».

 

Du métier de comédienne à celui de traductrice littéraire

 

Laurence Sendrowicz découvre Hanokh Levin alors qu'elle est comédienne en Israël où elle est arrivée à l'âge de 16 ans, sans parler la langue, et où elle restera 13 ans. Elle devient traductrice « par hasard » à son retour en France en 1988. « J'avais déjà la trentaine et je me suis retrouvée face à un milieu du théâtre très fermé où il m'a semblé difficile de recommencer tout le chemin d'une carrière d'actrice. »

 

Elle fuit certains conseils peu inspirés, et elle fait bien, car sa chance est ailleurs : Jacques Nichet qu'elle connaît, vient de fonder avec d'autres personnalités la Maison Antoine Vitez, centre de traduction théâtrale. Il lui propose d'intégrer le comité hébreu où elle rencontre Jacqueline Carnaud, grande traductrice de l'anglais et hébraïsante. Celle-ci, « toujours très généreuse dans la transmission », lui apprend le métier. C'est le début d'une nouvelle carrière couronnée en 2012 par le Grand Prix de Traduction de la SGDL pour l'ensemble de son œuvre.

 

« Privilégie le plateau ! », Hanokh Levin

 

Mais c'est à la découverte et à la diffusion du théâtre de Hanokh Levin que Laurence Sendrowicz a consacré la plus grande part de son talent. Lorsqu'elle envisage de le traduire, celui-ci est encore vivant. Il refuse tout net. Elle traduit entièrement la pièce Yaacobi Leidental et lui envoie. Eli Barnavi la lit pour Hanokh Levin et le convainc. L'auteur israélien, dont « les cabarets politiques, c'est à dire ceux qui traitaient directement de la guerre, Toi, moi et la prochaine guerre (1968) et Reine de la Salle de bain (1970), étaient  "censurés", non par le pouvoir en place, mais par le public, mais qui sera, malgré sa virulente opposition, joué toute sa vie dans les plus grands théâtres de son pays », lui laisse une très grande marge de liberté pour toutes ses traductions. 

 

« Au théâtre, le traducteur ne peut avoir recours à une note de bas de page, il faut que l'effet soit immédiat », explique Laurence Sendrowicz. « Privilégie le plateau !», telle est la recommandation du dramaturge israélien qu'elle continue de suivre pour toute nouvelle adaptation. « Si un metteur en scène veut apporter une modification, je demande que cela passe par moi. Le plus souvent, nous coopérons. Le théâtre est un lieu vivant et le texte jamais figé », commente celle qui confiait dans une interview « traduire avec ses pieds, c'est à dire, toujours en imaginant les scènes incarnées ».

 

La pièce Faute d'impression sera jouée du 20 août au 11 octobre à la Manufacture des Abbesses et le prochain livre traduit par Laurence Sendrowicz, Ce qui reste de nos vies de Zeruya Shalev (Editions Gallimard), paraitra en septembre.