Le grand Fellini adressait une lettre d'admiration à Moebius

Julien Helmlinger - 20.01.2014

Edition - International - Federico Fellini - Moebius - Correspondance


Le cinéaste italien Federico Fellini, décédé il y a une vingtaine d'années, aurait fêté ses 94 ans ce 20 janvier. Si c'est lui,que l'on avait coutume de surnommer Le grand, pour ses réalisations cinématographiques singulières et souvent primées, l'artiste était également un véritable fan de bande dessinée, et admirateur notamment de l'oeuvre du Français Jean Giraud, alias Moebius. En atteste une correspondance échangée entre les deux artistes de l'imaginaire, qui partageaient le don de flirter avec la frontière entre rêve et réalité.

 

 

 

Autoportrait de Moebius

 

 

Federico Fellini s'est distingué parmi les cinéastes contemporains avec des films comme La dolce vita, Palme d'or au festival de cannes 1960, ou encore Huit et demi. L'humanoïde Giraud, sous son véritable nom comme ses surnoms Gir et Moebius, a quant à lui marqué l'histoire de la BD avec des oeuvres fantastiques underground, comme L'Incal, ou encore des classiques comme la saga western Blueberry...

 

Tous deux pratiquaient des arts différents, mais partageaient la passion de l'imaginaire comme celles de la mise en scène. Le cinéaste italien a admiré l'artiste BD, le comparant notamment aux peintres Picasso et Matisse, quand le Français ne restait pas insensible à l'expression onirique et spectaculaire de Fellini. 

 

Ci-dessous un courrier adressé par ce dernier à Jean Giraud, en 1979 : 

 

Rome, le 23 juin 1979

 

Mon cher Moebius,

 

 

Tout ce que tu fais me plaît, même ton nom me plaît. Dans mon Casanova, j'ai appelé Moebius le personnage d'un vieux médecin, herboriste, homéopathe, mi-magicien mi-sorcier ; c'était une façon de te témoigner ma sympathie, ma gratitude car tu es formidable, mais je n'ai pas le temps de te dire combien et pourquoi.

 

Je suis en train de tourner à la cadence fiévreuse de toujours, ou, peut-être, cette fois-ci, un peu plus fébrilement que d'habitude, car des fois j'ai l'impression que, ce film*, je ne l'ai pas encore commencé, quand d'autres fois il me semble l'avoir déjà terminé il y a longtemps : aussi je vis comme suspendu dans un de tes univers obliques sans pesanteur.


De t'envoyer cette lettre hâtive et décousue, je le regrette d'autant plus que la joie et l'enthousiasme que me donnent tes dessins, exigeraient de moi la plus grande précision, voudraient que je te dise tout, tout de suite et tout à la fois.


Laisse-moi te dire, au moins, qu'en découvrant ce que tu fais et ce que font tes camarades de Métal Hurlant, j'ai immédiatement retrouvé ce sentiment poignant, face à un rendez-vous merveilleux qui nous est périodiquement promis, que je n'avais connu qu'enfant, entre deux livraisons du Giornalino della Domenica, porteur du récit des aventures de « Happy Hooligan » et de « The Katzenjammer Kids ».


Quel grand metteur en scène ferais-tu ! Y as-tu jamais songé ?


Ce qu'il y a de plus étonnant dans tes dessins, c'est la lumière – surtout dans tes dessins en noir et blanc : une lumière phosporique, oxhydrique, lumière de lux perpétua, de limbes solaires…

 

Faire un film de science-fiction, c'est une de mes vieux rêves. J'y pense depuis toujours, j'y pensais bien avant la mode actuelle de ces films. Tu serais sans doute le collaborateur idéal, cependant je ne t'appelerai jamais, car tu es trop complet, ta force visionnaire est trop redoutable : qu'est-ce que je viendrais y faire, dans ces conditions ?

 

C'est pourquoi, cher Moebius, je ne te dis que ceci : continue à dessiner fabuleusement pour notre joie à nous tous.


Buon lavoro e buona fortuna

Federico Fellini

 


* La Cité des femmes, avec Marcello Mastroianni